À l’heure où l’Europe s’efforce de renforcer sa compétitivité, nous limiter à un programme de déréglementation et de simplification ne bénéficiant qu’aux grandes entreprises ne nous permettra pas d’offrir un avenir meilleur à la plupart des Européens. Nous devons, au contraire, tenir compte de l’ensemble des facteurs sur lesquels repose la véritable compétitivité de l’Europe, à commencer par notre modèle social, qui constitue depuis toujours un avantage comparatif certain.
Loin de représenter une charge réglementaire ou un coût excessif, ce modèle garantit notre qualité de vie, la mobilité sociale, une main-d’œuvre qualifiée et l’égalité économique. Autant d’éléments qui forment le socle de notre compétitivité.
Dès lors, quelles perspectives l’avenir offre-t-il, en particulier aux travailleurs européens? En ces temps d’incertitude, les citoyens ne cessent d’entendre que l’intelligence artificielle supprime des emplois, que des magnats des affaires, tels que Jeff Bezos, gagnent en une minute davantage que de nombreux travailleurs d’Amazon en une année ou encore que certaines entreprises, comme Tesla, refusent par principe de s’engager dans la négociation collective.
Un tel contexte n’a rien de rassurant pour les travailleurs, de plus en plus inquiets de voir disparaître la valeur de leurs compétences professionnelles et de subir la hausse du coût de la vie, qui touche de nombreux Européens. Nous nous devons d’apaiser leurs craintes par des politiques qui protègent les travailleurs et favorisent leur bien-être, tout en investissant dans l’innovation sociale et technologique.
Malgré ces temps difficiles, il existe en Europe de nombreux exemples encourageants et prometteurs de transformations positives du monde du travail.
C’est dans cet esprit que le groupe 'La Gauche' du Parlement européen a organisé un événement visant à tirer des enseignements d’initiatives concrètes. Parmi elles: l’introduction, par des autorités locales au Royaume-Uni, de la semaine de travail de quatre jours, l’adoption par l’Espagne d’une loi sans précédent garantissant de bonnes conditions de travail aux travailleurs des plateformes, la mise en œuvre par le Danemark de mesures visant à lutter contre le dumping social au moyen de conventions collectives applicables aux travailleurs migrants et du renforcement des autorités de contrôle, ou encore l’exemple de Volkswagen au Portugal, et ce alors même que le taux de couverture des négociations collectives diminue.
En 2023, au Royaume-Uni, les autorités du district du South Cambridgeshire ont lancé la phase de test de la semaine de quatre jours, avant de la pérenniser en juillet 2025. Les travailleurs du district accomplissent 100% de leurs tâches en environ 80% de leur temps de travail contractuel, pour le même salaire. Après avoir essuyé la réticence et le scepticisme initiaux du public, cette initiative a fait l’objet d’une évaluation indépendante montrant que la collectivité avait économisé près de 400 000 livres en un an, notamment en pourvoyant durablement les postes vacants plutôt qu’en recourant à des agences d’intérim coûteuses.
Les bénéfices ne s’arrêtent pas là. Malgré la réduction du temps de travail, la qualité des services s’est améliorée dans de nombreux domaines. Outre une diminution du taux de rotation du personnel, la santé mentale et physique des agents s’est nettement améliorée. Par ailleurs, le nombre de candidatures a plus que doublé, alors même que la collectivité peinait auparavant à recruter et fidéliser son personnel.
Ces dernières années, le gouvernement espagnol a également démontré que des politiques du marché du travail progressistes peuvent soutenir la croissance économique et réduire le chômage de longue durée. À cet égard, la loi sur les travailleurs des plateformes, adoptée en 2021, constitue un exemple intéressant: elle requalifie les travailleurs des plateformes en salariés plutôt qu’en travailleurs indépendants et établit des règles encadrant l’utilisation des algorithmes sur le lieu de travail.
Si cette nouvelle loi n’a pas résolu l’ensemble des problèmes liés au statut des travailleurs dans l’économie des plateformes, elle a néanmoins permis des avancées notables en matière de congés, de rémunération et de représentation syndicale. Elle a également renforcé la capacité d’intervention des autorités face aux manquements des sociétés de plateformes. Par exemple, l’administration espagnole de la sécurité sociale réclame 450 millions d’euros d’amendes et de cotisations impayées à l’entreprise de livraison de repas Glovo.
Par ailleurs, en ce qui concerne la lutte contre l’exploitation de la main-d’œuvre dans l’Union européenne, en particulier dans le secteur de la construction impliquant des travailleurs migrants, l’approche danoise constitue un exemple édifiant. Cette approche repose à la fois sur l’équité en matière de mobilité de la main-d’œuvre et sur le bon fonctionnement du marché du travail dans son ensemble, deux principes au cœur du projet européen.
Le gouvernement danois a décidé de développer les outils à la disposition de l’Autorité danoise pour l’environnement de travail, afin de mieux surveiller et sanctionner les infractions commises sur le marché du travail, notamment en améliorant la santé et la sécurité au travail et en luttant contre le dumping social grâce au renforcement des conventions collectives. Depuis le début de l’année, cette autorité est, par exemple, habilitée à fermer des chantiers de construction entiers, si elle y constate certaines infractions, y compris lorsque celles-ci sont commises par des sous-traitants. Les montants des amendes ont également été augmentés.
Tous ces exemples ont trait à des enjeux fondamentaux du marché du travail européen, qui ont une incidence directe sur les conditions de vie et de travail des travailleurs européens. En période d’incertitude, nous devons rétablir la confiance et nourrir l’espoir d’un avenir meilleur. Les enquêtes 'Eurobaromètre' montrent systématiquement que la principale préoccupation des citoyens européens est de parvenir à boucler les fins de mois. Face à cette réalité, nous devons mettre en œuvre des politiques dont les citoyens pourront vraiment percevoir les effets sur leur lieu de travail et dans leur vie quotidienne.
Ces exemples prouvent que des politiques du marché du travail progressistes sont non seulement possibles, mais également susceptibles de transformer positivement nos sociétés. Ils montrent qu’un autre monde du travail est possible, à condition que nous le construisions ensemble.
Li Andersson (Finlande), Per Clausen (Danemark), Catarina Martins (Portugal), membres du groupe 'La Gauche' au Parlement européen