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Bulletin Quotidien Europe N° 13638
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N° 128

Un État contre son peuple

Si le sous-titre « De Lénine à Poutine », sans doute voulu par l’éditeur, est quelque peu usurpé - moins d’une dizaine de pages portent sur le régime poutinien -, cet ouvrage, fruit du travail d’un directeur de recherche honoraire du CNRS, auteur d’une vingtaine d’opus sur l’histoire de l’URSS, n’en est pas moins passionnant. Dans cette version entièrement révisée et considérablement augmentée du chapitre clef du « Livre noir du communisme », Nicolas Werth analyse la dimension majeure du fonctionnement du système soviétique : l’imposition et l’exercice du pouvoir par la violence.

« Quel que soit le nombre exact de victimes de la Terreur rouge de l’automne 1918 – et le décompte des exécutions rapportées dans la presse nous suggère qu’il ne saurait être inférieur à 10 000-15 000 -, cette Terreur consacrait [en à peine deux mois] définitivement la pratique bolchevique de traiter toute forme de contestation réelle ou potentielle dans le cadre d’une guerre civile sans merci », écrit l’auteur. Et ces exécutions « marquaient d’ores et déjà un véritable changement d’échelle par rapport à la période tsariste. Il suffit de rappeler que, pour l’ensemble de la période 1825-1917, le nombre de sentences de mort prononcées par les tribunaux tsaristes (y compris les cours martiales) dans toutes les affaires qu’ils avaient eu à juger ‘en rapport avec l’ordre politique’ s’était élevé, en quatre-vingt-douze ans, à 6 321, avec un maximum de 1 376 condamnations à mort en 1906, année de réaction contre les révolutionnaires de 1905. En quelques semaines, la Tcheka à elle seule avait exécuté deux à trois fois plus de personnes que l’Empire tsariste n’en avait condamné à mort en quatre-vingt-douze ans et qui, condamnées à l’issue de procédures légales, n’avaient pas toutes été exécutées, une bonne partie des sentences ayant été commuées en peine de travaux forcés ». Et Nicolas Werth de poursuivre : « L’introduction de catégories nouvelles telles que ‘suspect’, ‘ennemi du peuple’, ‘otage’, ‘camp de concentration’, ‘tribunal révolutionnaire’, de pratiques inédites comme ‘l’enfermement prophylactique’ ou l’exécution sommaire, sans jugement, de centaines et milliers de personnes arrêtées par une police politique d’un type nouveau, placée au-dessus des lois, constituait en la matière une véritable révolution copernicienne ».

L’auteur consacre aussi de nombreuses pages à la lutte acharnée menée par le pouvoir bolchevique contre la paysannerie, les cosaques et les multiples insurrections, en particulier en Ukraine, même si aucun territoire n’est épargné. « La reprise de la Crimée par les bolcheviks, dernier épisode de l’affrontement entre Blancs et Rouges, donna lieu aux plus grandes tueries de la guerre civile : au moins cinquante mille civils furent massacrés par les bolcheviks en novembre et décembre 1920 », écrit-il. Les régions cosaques du Don, à cheval sur l’actuelle frontière russo-ukrainienne internationalement reconnue séparant le Donbass des territoires russes, et du Kouban (région de Russie méridionale jouxtant le détroit de Kertch) payèrent un lourd tribut pour leur opposition aux bolcheviks : « Selon les estimations les plus fiables, entre trois cent et cinq cent mille personnes furent tuées ou déportées en 1919-1920, sur une population totale qui n’excédait pas trois millions de personnes ». Tout était permis, comme l’expliquait le premier numéro du Glaive rouge, le journal de la Tcheka de Kiev : « Du sang ? Que le sang coule à flots ! Puisque seul le sang peut colorer à tout jamais le drapeau noir de la bourgeoisie pirate en étendard rouge, drapeau de la Révolution. Puisque seule la mort finale du vieux monde peut nous libérer à tout jamais du retour des chacals ! »

« Thème récurrent de nombreux articles de journaux bolcheviques, à Odessa, Kiev, Kharkov, Ekaterinoslav, mais aussi Perm, dans l’Oural, ou Nijni Novgorod, l’humiliation des ‘bourgeoises’ contraintes de nettoyer les latrines et les casernes des tchékistes ou des Gardes rouges semble avoir été une pratique courante. Mais c’était aussi une version édulcorée et ‘politiquement présentable’ d’une réalité plus brutale : le viol, phénomène qui, d’après de très nombreux témoignages concordants, prit des proportions gigantesques, tout particulièrement lors de la seconde reconquête de l’Ukraine, des régions cosaques et de la Crimée en 1920 », observe l’auteur.

« De l’été 1921 à la fin de l’année 1922, la famine frappa environ 30 millions de personnes, dans leur immense majorité des paysans. Ses effets furent aggravés par de terribles épidémies – typhus […], grippe espagnole, malaria, choléra, dysenterie, diphtérie, rougeole, scarlatine, variole, coqueluche – qui affectaient, bien au-delà des zones touchées par la faim, une grande partie du pays. Ces épidémies s’étaient développées à la faveur des déplacements de dizaines de millions de civils et de militaires causés par les guerres civiles, de l’effondrement des structures sanitaires et de la dégradation générale des conditions d’hygiène dans un pays où l’on manquait de tout, y compris de savon. Plus de 70 millions de personnes furent contaminées, entre 1918 et 1922, par l’une des dix maladies épidémiques et parasitaires citées plus haut. Environ 10% (entre 6 et 7 millions) moururent des suites de ces maladies. Cette proportion était beaucoup plus élevée (de l’ordre de 25 à 30%) dans les régions touchées par la famine. Cette hécatombe rend difficile tout calcul, un tant soit peu précis, des morts de faim ou de malnutrition, les registres d’état civil ayant, en outre, souvent disparu dans ces régions dévastées par les guerres civiles. Les estimations des morts de famine varient entre 2 et 5 millions », écrit Nicolas Werth.

Une dizaine d’années plus tard, à l’époque stalinienne, ce seront près de 7 millions de Soviétiques, dans l’immense majorité des paysans, qui moururent de faim : 4 millions en Ukraine, un million et demi au Kazakhstan, 700 000 dans les régions russes de la Volga et des Terres noires (Belgorod, Koursk, Lipetsk Tambov et Voronej) et 500 000 dans le Kouban. « Conséquence directe d’une politique qui bouleversa de fond en comble le monde rural, la famine fut, en Ukraine et au Kouban, cette riche région agricole du Caucase du Nord peuplée majoritairement d’Ukrainiens bien qu’administrativement rattachée à la Russie, intentionnellement aggravée à partir de l’automne 1932 par la volonté inébranlable de Staline non seulement de briser, par l’arme de la faim, la résistance particulièrement opiniâtre que les paysans ukrainiens opposaient à la collectivisation (rappelons que près de la moitié des quelque 14 000 émeutes, insurrections et révoltes qui éclatèrent en 1930 contre l’imposition du système kolkhozien eurent lieu en Ukraine), mais aussi d’éradiquer le ‘nationalisme’ ukrainien, ressenti comme une grave menace à l’intégrité et l’unité de l’URSS », écrit l’auteur, en évoquant ce que l’on appelle l’Holodomor en Ukraine.

Peu de temps plus tard, l’Union soviétique connaît le plus grand massacre jamais perpétré en Europe en temps de paix : « En seize mois, d’août 1937 à novembre 1938, environ 750 000 citoyens soviétiques furent exécutés après avoir été condamnés à mort par un tribunal d’exception à l’issue d’une parodie de jugement. Soit près de 50 000 exécutions par mois, 1 600 par jour. Durant la Grande Terreur, un Soviétique adulte sur cent fut exécuté d’une balle dans la nuque. Dans le même temps, plus de 800 000 Soviétiques furent condamnés à une peine de dix ans de travaux forcés et envoyés au goulag ».

Nicolas Werth consacre encore de nombreuses pages au pacte Molotov-Ribbentrop, au partage de la Pologne, à son occupation d’après-guerre et à sa soviétisation, etc. Avant de souligner le rôle majeur joué par l’ONG Memorial, dissoute par la Cour suprême russe en 2021 : « Ayant rassemblé, au fil des années, la plus grande bibliothèque, en Russie, sur les répressions de masse (plus de 40 000 volumes et 500 périodiques en une dizaine de langues) ainsi qu’un fonds, unique au monde, d’archives privées (plus de 60 000 dossiers) léguées à Memorial par les familles des victimes, l’ONG est devenue le principal centre mondial d’études, de recherches et de documentation sur l’histoire et la mémoire des répressions de masse en URSS », rappelle l’auteur, qui souligne que « le contrôle de la mémoire historique, de l’interprétation du passé est, pour Poutine, un enjeu essentiel ».

« Le nouveau récit national promu par Vladimir Poutine propose un détonnant syncrétisme entre le passé tsariste et l’expérience soviétique, une expérience débarrassée de ses oripeaux communistes, ‘décommunisée’. La réconciliation entre ces deux périodes antagonistes se fait autour de la glorification d’une ‘Grande Russie éternelle’ et d’un État fort capable de défendre le pays contre des puissances étrangères toujours menaçantes. Inscrite dans la longue durée de la lutte de la Russie contre ses agresseurs, la Grande Guerre patriotique de 1941-1945 devient, dans sa dimension épique, l’apothéose de toute l’histoire russe, la clé de voûte du nouveau récit national. La victoire de 1945 (dont le prix terrifiant – plus de 26 millions de morts, dont 16 millions de civils – n’a été rendu public qu’au début des années 1990) justifie et efface la violence de la collectivisation forcée des campagnes, des famines du début des années 1930, de l’industrialisation à marche forcée, des répressions de masse et des camps de travail du goulag », explique Nicolas Werth, avant de conclure, à la suite de l’historien russe Arseni Roginski, que, sans mémoire historique digne de ce nom, « l’éclosion d’un système normal de valeurs sociales, dans lequel la vie, la liberté et la dignité humaine seraient absolument prioritaires par rapport aux intérêts du pouvoir d’État ne peut tout simplement pas advenir ». (Olivier Jehin)

Nicolas Werth. Un État contre son peuple – De Lénine à Poutine. Les Belles Lettres. ISBN : 978-2-2514-5698-0. 509 pages. 21,90 €

Que faire de l’Union européenne ?

Essayiste et journaliste, l’auteur de cet ouvrage se révèle être avant tout un militant de gauche (radicale), dont le propos s’articule autour d’une dénonciation du « supranationalisme » et du néolibéralisme d’une Union européenne honnie, qui s’auto-attribuerait des compétences en empiétant sur celles, plus légitimes, à ses yeux, des États-nations.

À lire Aurélien Bernier, on aurait presque l’impression que l’Union européenne serait une création exclusive d’une Commission totalement autonome et d’une Cour de justice qui produirait du droit ex nihilo, une thèse largement partagée par tous les cercles conservateurs et souverainistes, jusqu’à l’extrême droite. Ce qui n’a rien de très surprenant dans la mesure où les extrêmes sont, parfois pour des raisons diamétralement opposées, les plus virulents adversaires de la construction européenne. Il est d’ailleurs frappant que, nulle part, l’auteur ne mentionne le Parlement européen, le Conseil des ministres (à l’exception d’une allusion assez vague) ou encore le Conseil européen. Pour les besoins de sa démonstration, tout semble se décider exclusivement au Berlaymont !

Alors que faire de l’Union européenne ? L’auteur envisage successivement de la changer de l’intérieur, de lui « désobéir » et d’en sortir. Il commence par éliminer la première solution au motif que « la réalité électorale, syndicale, associative au sein des Vingt-sept est pour l’instant très défavorable aux forces progressistes ». Et sur ce point, on aurait peine à lui donner tort. Il reconnaît ensuite que « l’approche de la désobéissance est […] impossible à mettre en œuvre dans le cadre juridique actuel ». Ce qui est tout à son honneur. Il ne resterait donc qu’à en sortir. « L’Union européenne est tellement acquise au néolibéralisme, elle a tellement martyrisé les peuples des États les plus faibles et méprisé les classes populaires de tous les États membres, elle refuse si ouvertement la démocratie lorsque celle-ci ne lui convient pas, qu’y appartenir est, qu’on le veuille ou non, une façon de valider ces politiques et ces méthodes », écrit Aurélien Bernier.

Le projet « fédéral », pour employer un adjectif urticant pour les nationalistes, de droite comme de gauche, est certes très inabouti et présente de nombreuses failles de légitimité démocratique, parmi lesquelles figurent le mode de désignation de la Commission européenne, ou encore, dans le chef de certains États membres - la France, en particulier -, la quasi absence de contrôle parlementaire sur l’action des gouvernements et de leurs dirigeants - y compris le président, dans le cas précité - au sein du Conseil et du Conseil européen. Au lieu de démanteler ce système institutionnel, ce qui est l’objectif que partagent le Fidesz hongrois, le PiS polonais ou encore les cercles trumpistes, il serait urgent de le parachever, afin que les Européens puissent regagner collectivement une souveraineté qu’ils ont perdue individuellement depuis des lustres. En sortir ne sert à rien, comme en témoigne l’exemple britannique à l’heure où se négocie un nouveau partenariat entre le Royaume-Uni et l’Union européenne. (OJ)

Aurélien Bernier. Que faire de l’Union européenne ? Editions de l’atelier. ISBN : 978-2-7082-4791-8. 154 pages. 16,00 €

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