Un ministre travailliste ‘europhile’, Roy Jenkins, fut proposé et entra en fonction en 1977. Deux personnalités se distinguèrent durant cette période : Claude Cheysson au Développement et Étienne Davignon aux Affaires industrielles (donc à la sidérurgie en crise). Jenkins fut le premier Président à représenter la Communauté au Sommet du G7 et s’engagea courageusement pour l’Union monétaire. Mais la grande affaire de l’époque fut la première élection du Parlement au suffrage universel (qui contenait en germe le conflit sur la légitimité de la désignation des Présidents par les seuls gouvernements) en juin 1979 ; le mois suivant, le Conseil européen confirmait sa valeur ajoutée par ses décisions de Brême sur le Système monétaire européen.
Jenkins regagna Londres, probablement soulagé. Cheysson se préparait à devenir ministre à Paris. Pour 1981, on repartit sur les critères antérieurs : c’était le tour de la famille libérale et d’un petit pays qui n’avait jamais été servi : donc, Gaston Thorn. Double première : un ancien Premier ministre accédait à la fonction et le Luxembourg envoyait à Bruxelles un de ses enfants. Ce ne serait pas la dernière fois, mais nul ne l’imaginait à l’époque ! Thorn avait un bel idéal européen, mais ne réussit pas à faire bouger les choses. Malgré l’élargissement à la Grèce et le lancement du premier programme de recherche technologique, la Communauté s’assoupissait. L’homme avait été soutenu par Londres, non par le duo franco-allemand.
Celui-ci n’allait pas tarder à prendre sa revanche. On parlait, en Allemagne, d’un certain Biedenkopf (CDU), mais le Chancelier n’en voulait pas. En juin 1984, Kohl prit à part le ministre français de l’Économie et des Finances, Jacques Delors, et lui signifia qu’il ne céderait le poste qu’à un Français ayant les initiales J.D.… Fortifié par le succès de son discours – d’une foi européenne explicite – devant le Parlement, par la réussite du Conseil européen de Fontainebleau qui scellait la paix avec Margaret Thatcher et par sa complicité avec Kohl, le Président Mitterrand obtint la présidence de la Commission pour la France pour la seconde fois en 12 ans.
Il pensa d’abord à son ministre des Relations extérieures, Claude Cheysson (qui, on l’a vu, connaissait la Maison) : recalé par les Britanniques. À Matignon, Mauroy était remplacé par Fabius, ce qui signifiait le départ volontaire de Delors, lequel devenait donc disponible. Voilà à quoi la suite a tenu ! L’affaire fut emballée entre les Dix, en juillet. Les Britanniques reçurent le job de Secrétaire général de l’institution, pour David Williamson, poste libéré par le départ à la retraite du très considéré Émile Noël, à la barre depuis 30 ans.
Le reste de l’épopée est bien connu. Deux Commissions Delors de 4 ans, puis une de 2, pour s’aligner sur l’année du renouvellement du Parlement européen (1994). Deux traités importants dans la gestation desquels la Commission joua un rôle moteur, l’achèvement du marché intérieur, une activité législative débordante, le lancement de l’Union économique et monétaire, la montée en puissance du Parlement ainsi que du budget, la réunification pacifique de l’Allemagne.
Quand Delors s’en va, l’institution est plus forte, la fonction présidentielle plus prestigieuse. Trouver un successeur qui incarne un volontarisme semblable ? Certains pays y songent, d’autres veulent le contraire. Réflexe courant : au tour d’un petit pays ; après un libéral et un socialiste, un démocrate-chrétien. Le Conseil européen ajoute, informellement, un nouveau critère : désormais, l’on choisira l’heureux élu parmi les membres du club (entendez : un chef de gouvernement – ce que Delors n’avait pas été). Le vivier se rétrécit, mais on y gagnerait en qualité. Peut-être…
Aux dépens de son collègue néerlandais Ruud Lubbers, le Premier ministre belge, Jean-Luc Dehaene, un Flamand né à Montpellier, juriste et économiste, à la fois fonceur et négociateur, tient la corde : au Conseil européen de Corfou (1994), onze délégations le soutiennent, mais John Major met son véto à la nomination de ce dangereux fédéraliste (à l’époque, l’unanimité est requise). Les décideurs doivent se rabattre sur le plus petit commun dénominateur, le luxembourgeois Jacques Santer. Celui-ci obtient de justesse la confiance du Parlement, qui développera une attitude critique durant tout le mandat, jusqu’à désigner un groupe d’experts indépendants, qui produit un rapport accablant sur le fonctionnement de l’institution ; plutôt que de perdre certainement un vote de censure, la Commission Santer démissionne en bloc (mars 1999) : du jamais vu ! L’administration est sonnée, désorientée. Le PE s’est affirmé, punissant le Conseil européen d’une décision initiale jugée médiocre.
Dans ce délabrement, il faut bien choisir un nouveau patron. À situation exceptionnelle, réflexes ordinaires : c’est à nouveau le tour d’un grand État ; après le centre-droit, le centre-gauche. L’ancien chef de gouvernement Romano Prodi est disponible, proposé par le Chancelier Schröder, puis par les autres, Italie en tête. Il obtient le soutien britannique, à condition de réaliser une réforme profonde de l’administration, confiée à Neil Kinnock, premier Vice-président (et rescapé de l’équipe Santer). L’élargissement sera plus rapide et plus ample que prévu par la Commission précédente. Sur ces deux aspects, la vision britannique marque des points évidents. (À suivre.)
Renaud Denuit