Depuis quelques mois, les tensions entre l’UE et Israël s’exposent au grand jour.
Dernier exemple en date, la passe d’armes, début juillet, entre la Haute Représentante de l’UE pour les Affaires étrangères et la Politique de sécurité, Federica Mogherini, et le ministre israélien de la Sécurité publique et des Affaires stratégiques, Gilad Erdan. Alors que l’administration israélienne accusait, dans un rapport, l’UE d’avoir financé à hauteur d’environ 5 millions d’euros en 2016 une douzaine d’ONG accusées d’appeler au boycottage d’Israël et de soutenir le terrorisme, Mme Mogherini, dans une lettre à destination de M. Erdan, a dénoncé, dans des termes qui semblent peu habituels, des « accusations vagues et sans fondement servant seulement à alimenter des campagnes de désinformation », selon Le Monde.
En parallèle, l’ambassadeur de l’UE en Israël, Emanuele Giaufret, a été convoqué au ministère des Affaires étrangères pour « ingérence », pour avoir ouvertement critiqué la loi israélienne déclarant Israël 'État-nation du peuple juif' (EUROPE 12066).
Mais ces évènements ne semblent être que l’arbre qui cache la forêt. En effet, si certains diplomates estiment que les relations sont bien meilleures dans la substance qu’en termes de communication, celles-ci sont cependant compliquées. « Les relations politiques entre l'UE et Israël sont (…) plus complexes (que les relations commerciales et sectorielles, NDLR), mais toujours marquées par un dialogue franc et cordial », explique à EUROPE une porte-parole de l’UE. De son côté, la mission israélienne auprès de l’UE n’a pas répondu à la demande d’interview d’EUROPE.
« Il y a un brouillard dans les relations avec Israël. (…) La diplomatie et les relations internationales ne sont pas un jeu d’enfants », résume à EUROPE Marc Otte, du cercle de réflexion Egmont et Représentant spécial de l’UE pour le processus de paix au Proche-Orient de 2003 à 2011. « Les tensions montent, car le rapport de force change et, donc, tout ce qui était la politique de l’UE sur Israël est mis à mal avec ce qu’il se passe sur le terrain », ajoute-t-il. Pour l’ancien diplomate, la situation est aggravée par les tensions transatlantiques, notamment à la suite du déménagement de l’ambassade américaine à Jérusalem.
Mais les relations entre l’UE et l’État hébreu sont aussi marquées par le sens de l’intérêt commun, notamment économique et scientifique. « Israël est un pays stable et solide dans une région trouble », rappelle M. Otte. « Les relations ont plusieurs axes : historiquement et culturellement, le partenariat avec Israël est très étroit. La coopération économique et scientifique est riche. Et ceci depuis de nombreuses années », précise la porte-parole de l’UE, qui met aussi en avant la participation d’Israël à Horizon 2020 et la coopération dans la lutte contre le terrorisme, y compris les cybermenaces.
L’Union est aussi le premier partenaire commercial de l’État hébreu, représentant 39% de l'ensemble du commerce extérieur du pays en 2017 (soit 34,7 milliards d’euros), contre 24,3% pour les États-Unis. Selon une source, les Israéliens estiment que les Européens politisent les relations économiques, au contraire de leurs autres partenaires économiques, tels que la Chine ou les États-Unis.
Division interne des Européens
Mais au-delà des difficiles relations avec Israël, ce sont les divergences entre les États membres de l’UE sur la question du Proche-Orient qui posent question, rendent difficile tout consensus en la matière et affaiblissent la position de l’Union. « La politique étrangère de l’UE est une politique commune (et) si les États membres n’arrivent pas à se mettre d’accord… », explique M. Otte. « L’UE a un poids, la question est de pouvoir l’utiliser », souligne-t-il, ajoutant que « toutes les puissances ont des moyens politiques, économiques. Il faut trouver un consensus pour les utiliser ou pas ».
Ainsi, si de nombreux députés européens poussent pour une suspension de l’accord d’association au titre de son article 2 sur le respect des droits fondamentaux, il n’y a aucun consensus sur le sujet entre les États membres. « L'UE n'a pas effectué et n’envisage pas une révision de l'accord d'association avec Israël », précise la porte-parole de l’UE, ajoutant que la suspension de l’accord devrait être décidée par le Conseil sur proposition de la Commission ou de la Haute Représentante.
Selon M. Otte, si suspendre un tel accord pourrait constituer un moyen de pression, « à quoi cela servirait-il ? ». Il estime que le plus grand moyen de pression de l’UE serait de suspendre l’aide aux Palestiniens et de donner la note aux Israéliens.
De même, les avis des États membres divergent sur la convocation d’un Conseil d’association entre l’UE et Israël. Le dernier remonte à 2012. Début 2017, la tenue d’un Conseil d’association avait été annoncée, puis repoussée sine die (EUROPE 11720). Les Vingt-huit n’arrivent pas à se mettre d’accord sur la convocation d’un tel conseil. Certains États membres mettent en avant leurs bonnes relations bilatérales avec l’État hébreu et la nécessité de dialoguer avec lui (EUROPE 12064). Pour d’autres, par contre, le manque de progrès dans le processus de paix au Proche-Orient reste un obstacle à la coopération bilatérale. Ils estiment que la séquence – notamment l’intensification de la politique de colonisation – n’était pas opportune pour une telle rencontre. Selon quelques sources, certains États membres souhaitaient que la rencontre fût assortie de conditions, telles que des signes d’Israël envers l’Autorité palestinienne ou des avancées vers un accord d’association avec l’Autorité palestinienne, ce qui est inconcevable pour d’autres États membres.
« Convoquer un Conseil d’association a du sens en fonction des objectifs que l’on veut obtenir », résume M. Otte, ajoutant qu’à l’heure actuelle les discussions entre États membres sont davantage des bavardages que de réelles discussions.
Aggravation des tensions
D’après l'ancien Représentant de l'UE, les divisions entre États membres « se sont aggravées ces dernières années ». Si la France, l’Irlande ou la Suède sont souvent considérées comme des États plus propalestiniens, l’Allemagne ou la Hongrie sont vues comme plus proches d’Israël. « Certaines irritations sur l’atermoiement de la réconciliation palestinienne et la situation au Proche-Orient en général ont élargi le fossé entre les positions des États membres », précise M. Otte. Les relations entre Israël et certains pays de l’UE sont aussi souvent basées sur une certaine forme de culpabilité européenne, liée à la Shoah, et certains États membres sont précautionneux quand il s’agit de critiquer Israël.
Selon une source européenne, la division ne porte pas tant sur le processus de paix, mais est davantage liée à la relation que chaque État membre a avec les États-Unis. « Ce n’est pas tant sur la substance que sur le degré d'alignement des différents pays sur les États-Unis », précise-t-elle. Selon cette source, les nuances dans les relations vis-à-vis des États-Unis expliquent que les discussions soient très complexes. À titre d’exemple, si, selon la porte-parole de l’UE, l'Union a une position « claire et unie » sur le statut de Jérusalem, capitale à la fois de l'État d'Israël et de l'État de Palestine dans le cadre d’une solution à deux États, la République tchèque, la Roumanie et la Hongrie ont bloqué, en mai, une déclaration commune des Vingt-huit dénonçant le déménagement de l’ambassade américaine de Tel-Aviv à Jérusalem (EUROPE 12019). Sur place, des représentants de ces trois pays et de l’Autriche auraient participé à une cérémonie liée à ce transfert.
Et Israël joue sur les divisions des Européens, notamment en faisant preuve d’une plus grande sympathie à l’égard de ces pays, selon M. Otte. Pour lui, la réception en grande pompe des Premiers ministres polonais et hongrois par le gouvernement israélien a été une manière de dire : « désolé pour les divisions, on les expose au grand jour ».
Cependant, même si les divergences sont nombreuses, les États membres semblent rester sur la même ligne concernant les principes de base du processus de paix et la nécessité de reprendre les pourparlers pour une solution au conflit israélo-palestinien. « L'UE a une position commune sur la question du Processus de paix. Elle reste fermement attachée à la solution de deux États, avec Jérusalem comme capitale de l'État d'Israël et du futur État de Palestine », rappelle la porte-parole de l’UE. Avant d'estimer par ailleurs que « la crédibilité de l'UE en ce qui concerne le processus de paix au Moyen-Orient est et restera forte, en lien avec tous les interlocuteurs sur le terrain, y compris les deux parties ».
Les Vingt-huit se sont d'ailleurs mis d’accord sur la nomination d’un nouveau Représentant spécial de l’UE pour le processus de paix au Proche-Orient, qui, cependant, sera basé à Bruxelles, contrairement à son prédécesseur, Fernando Gentilini, qui était sur le terrain. (Camille-Cerise Gessant)