À regret, il nous faut nous saisir à notre tour de la saga née de la nomination de Martin Selmayr comme secrétaire général de la Commission européenne (EUROPE 11991). S’y refuser était tentant, mais aurait certainement été considéré par les Savonarole et autres Fouquier-Tinville, qui pour l’instant battent la mesure médiatique européenne, comme un aveu de faiblesse ou de complaisance intéressée de l’Agence Europe. Il n’en est rien. Pour autant, il ne s’agira pas, dans cette rubrique, de hurler à notre tour avec les loups – ou, du moins, les chiens de garde de la transparence institutionnelle – ni de grossir les rangs de tous ceux qui voient toujours la paille dans l’œil de ‘Bruxelles’, presque jamais la poutre qui trône dans l’œil des capitales nationales. Émettre quelques brèves considérations sur cette navrante affaire suffira.
Qu’il soit d’abord acté que les modalités de la nomination de celui qui était le chef de cabinet du président Juncker relèvent d’un bricolage politico-institutionnel d’autant plus pathétique qu’il se conjugue à une arrogance technocratique confinant à l’absurde, dans le chef d’un Groupe du porte-parole décidément passé maître dans l’art de jeter de l’huile sur le feu. C’est comme si, confits dans leurs certitudes de sachants, regardant la salle de presse du haut de leur chaire de vérité, ces communicateurs hors pair oubliaient une nouvelle fois (après les tensions liées à la gestion de la crise de la dioxine ou la crise ayant précipité la chute de la Commission Santer) que les journalistes ne sont jamais aussi incisifs et tenaces que lorsqu’ils sentent l’embrouille et la volonté de la camoufler à tout prix, même en dépit du bon sens.
À l’évidence, le président Juncker et son proche entourage ont fauté en faisant de Martin Selmayr le patron du Secrétariat général de la Commission par le biais d’une procédure biscornue. Rien d’étonnant, dès lors, si des journalistes bientôt suivis par des parlementaires européens leur ont signifié qu’ils refusaient d’être pris pour des lapins de six semaines. Que la Commission soit tenue de se justifier devant le Parlement européen pour cette nomination abracadabrantesque est donc sain. Toutefois, n’y a-t-il pas lieu de raison garder ? Différents éléments incitent à le penser.
D’abord, qui s’est interrogé sur les modalités et la validité du choix du président Macron – comme de chacun de ses prédécesseurs – lorsqu’il a désigné le secrétaire général de l’Élysée ? Qui a émis le moindre doute sur la validité de ce fait du prince ? La remarque vaut pour toutes les capitales de l’Union où s’activent inévitablement des personnages de l’ombre dont le premier mérite est d’avoir suscité la confiance de celui – rarement de celle... – qui les a nommés ? Elle vaut aussi pour les autres institutions et organes de l’Union, y compris le Parlement européen pourtant appelé à jouer au censeur (EUROPE 11976). Sans doute des procédures existent-elles partout pour éviter que des nominations politiques ne fragilisent (trop) les systèmes, mais il ne faut pas être d’une particulière lucidité pour se persuader que beaucoup de procédures sont là pour être contournées.
Il en résulte que l’acharnement dont font l’objet Martin Selmayr et ceux qui l’ont maladroitement propulsé au faîte et point nodal de la Commission ne peut manquer d’étonner. Il faut s’interroger aussi sur les raisons qui justifient la hargne féroce que l’homme inspire. « Selmayr, ou la méthodique occupation du pouvoir », titrait récemment le quotidien belge Le Soir (31 mars/1er avril), confirmant ainsi cette accusation empreinte de perfidie de Jean Quatremer dans Libération (27 février) : « En 14 ans, Selmayr aura donc gravi, lui et la petite clique qui lui est fidèle, tous les échelons du pouvoir ».
Et alors ? L’ambition et le talent professionnels seraient-ils interdits dans l’ombre portée du Berlaymont ? Même ses adversaires et ceux qui contestent sa désignation en conviennent : Selmayr est un juriste de talent doublé d’un bûcheur hors pair. Pourquoi faudrait-il lui tenir rigueur de sa carrière fulgurante là où celle de Macron ne l’a pas moins été et que l’actuel chancelier autrichien avoue à tout juste 32 ans ?
Ensuite, il se susurre avec une pointe de dégoût dans les milieux bien informés que le secrétaire général de la Commission aurait commis une erreur majeure en accompagnant le président Juncker, à la veille du dernier Conseil européen, dans une réunion des chefs d’État et de gouvernement appartenant au Parti populaire européen. La neutralité de la Commission aurait été de la sorte compromise. Ah bon... Hier, le secrétaire général emblématique de la Commission qu’a été Émile Noël (au fait, avait-il été nommé, lui, de manière ‘correcte’ ?) avait-il coupé tous liens avec sa famille politique socialiste ? Et son successeur, le diplomate britannique David Williamson, n’avait-il pas été nommé par Jacques Delors pour donner quelques gages à Maggie Thatcher, ce qui ne garantissait pas a priori son indépendance ?
En réalité, il faut se demander si ce n’est pas un mauvais procès qui est actuellement instruit par certains. Le fait que Selmayr soit de nationalité allemande joue en sa défaveur parce que trop d’Allemands occupent aujourd’hui des fonctions-clés dans la galaxie institutionnelle de l’Union. Même si tout le monde doit admettre que le promu est plus ‘européen’ que couvé par Berlin, sa nationalité alimente des rancœurs à peine cachées. Elles sont, par exemple, visibles lorsqu’il se dit sous le manteau que le poste convoité « était promis à un Français » (L’Écho, 1er mars). Là, on touche réellement le fond du problème.
Depuis le remarquable travail de sape qui a valu au commissaire Neil Kinnock un titre nobiliaire à son retour au pays, la Commission n’est plus une administration ‘à la française’, mais une institution où le courage et la créativité consistent le plus souvent à ouvrir son parapluie pour éviter les ennuis, en particulier dans les grades et fonctions supérieurs où les ‘drapeaux’ valent - comme jamais auparavant - beaucoup plus que les compétences. Il en résulte une administration démotivée où règnent les burnout.
Là est le vrai scandale, pas dans la nomination boiteuse d’un homme. Il est dans cette mainmise des États, dans la pléthore de commissaires désignés par le fait de princes nationaux sans que les médias ne s’en émeuvent. Il est dans un Collège dépourvu de consistance idéologique qui fait de la Commission une infante promise à la mort. Ce n’est pas en s’attaquant au seul Selmayr qu’on lui permettra d’y échapper et de devenir la reine gouvernementale adoubée par une majorité parlementaire dont l’Union et ses citoyens ont urgemment besoin.
Michel Theys