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Bulletin Quotidien Europe N° 11886
REPÈRES / RepÈres

De la tragicomédie catalane et du nationalisme régionaliste...

Les soubresauts constitutionnels qui déchirent la Catalogne et l’Espagne sont navrants. Ils sont un signe supplémentaire du mal vicieux qui, insidieusement, ronge les systèmes démocratiques en place. Ils témoignent de la remontée en puissance de réflexes et postures nationalistes que seule différencie la nature étatique ou régionaliste. Ces soubresauts et crispations se manifestent au sein d’une Union européenne qui, depuis bien longtemps, n’incarne plus l’espoir d’un avenir économique et social meilleur, pas même celui d’une protection minimale pour les plus faibles de ses citoyens. Du coup, de mauvais génies, héritiers bâtards du romantisme du XIXème siècle, se remettent à chanter les louanges de l’entre-soi, culturel et économique. Ainsi des Européens, et l’Europe à travers eux, se retrouvent-ils engagés dans une périlleuse impasse.

Un problème européen, mais... Il faut en finir avec la rengaine éculée voulant que l’Union et ses institutions n’interfèrent pas dans les ‘affaires intérieures’ d’un État membre. Il faut, tout au contraire, que les citoyens européens prennent conscience – et rappellent obstinément à leurs dirigeants politiques – qu’il n’y a plus d’affaires qui soient strictement propres à un État membre dans l’Union européenne d’aujourd’hui – et plus encore dans la zone euro.

Était-il déplacé que le citoyen européen se passionne pour la dernière élection présidentielle française et qu’il prenne majoritairement parti pour Emmanuel Macron ? La tragédie européenne qu’aurait constitué l’élection de Marine Le Pen montre bien qu’il avait raison ‘d’interférer’ en se jouant des frontières hexagonales. De même, quand des citoyens européens se préoccupent de l’évolution de la vie démocratique en Hongrie ou en Pologne, ils ne s’immiscent pas dans des ‘affaires intérieures’, mais font entendre la voix d’un peuple européen qui prend corps alors que montent des périls dont il n’est pas sûr de sortir indemne.

La vérité est que la démocratie ne peut plus être l’apanage des seuls États membres, tant il est vrai que des décisions qui y sont prises peuvent affecter les citoyens d’autres États membres, dans la zone euro en particulier. En certains domaines limités, la seule démocratie pertinente devrait donc être celle s’exprimant au niveau européen !

Que le porte-parole de la Commission, Margaritis Schinas, puisse indiquer que « la Commission ne s’immisce pas dans les questions constitutionnelles internes des États membres » relève donc du langage diplomatique qui ne devrait plus avoir cours au sein de l’Union européenne. Heureusement, le vice-président Frans Timmermans a été, lui, nettement plus précis pour expliquer pourquoi l’Union n’avait pas de rôle à jouer pour réconcilier Madrid et Barcelone : « Dans un État membre où l’État de droit est complètement respecté, où il n’y a pas d’atteinte aux droits de l’homme et des citoyens, où la justice est indépendante, où il y a une séparation des pouvoirs, où il n’y a pas d’oppression des minorités, il n’y a pas de raison pour qu’une région mène un débat en dehors de l’État de droit » (La Libre Belgique, 14/15 octobre).

En clair, l’Espagne de 2017 n’est pas la Yougoslavie des années 1990, la Catalogne n’est ni la Croatie ni le Kosovo de l’époque. Il appartient donc aux ‘responsables’ espagnols et catalans de retrouver le chemin du dialogue et du compromis, ce qui semble au moins aussi difficile à Madrid qu’à Barcelone... Même s’il ne l’a pas dit, il serait utile que M. Timmermans se souvienne, à cette fin, qu’il a été le ministre des Affaires étrangères des Pays-Bas et que de très discrètes incitations diplomatiques pourraient être opportunes à cette fin. Sans doute sont-elles d’ailleurs déjà réalité.

Le régionalisme nationaliste. Il faut enfin observer ce qu’il se trame en Catalogne en se souvenant du chantre du régionalisme que fut le penseur suisse Denis de Rougemont. Dans un texte de 1969, celui qui présidait le Centre européen de la culture décrivait ainsi les lignes de force de l’État-nation de son époque : un État qui « doit être unique et indivisible », qui « régit souverainement toute l’existence publique de la Nation, c’est-à-dire de l’ensemble des hommes vivant à l’intérieur d’un territoire délimité par les hasards des guerres et les mesures des arpenteurs sur le terrain ». Sur des « réalités radicalement hétérogènes » dont les indépendantistes catalans se font aujourd’hui l’écho, l’État bâtit et sacralise ainsi l’unité nationale : « Ayant ‘fait son unité’ (comme on fait sa puberté), un peuple devient une ‘nation immortelle’ et l’État qui agit en son nom dispose de la vie et de la mort de ses membres, plus ou moins ‘citoyens’ ou ‘sujets’, selon les régimes, mais toujours contribuables ».

Par certains aspects, le très rigide Mariano Rajoy semble être resté imprégné de ces principes désuets – et dépassés dans ce qu’est devenue, qu’il le veuille ou non, l’Espagne démocratique et plurielle d’aujourd’hui.

Toutefois, l’écrivain suisse ne se montrait guère plus tendre pour les indépendantistes rassemblés autour de Carles Puigdemont – et pour tous ceux qui, de la Flandre à la Corse, partagent leurs idées : « La Région en tant qu’État-nation réduit – c’est-à-dire gouvernée par un pouvoir unique et s’exerçant dans tous les domaines-clés : la politique, l’économique, le social et le culturel – aurait sans doute plus de chances de favoriser l’inquisition administrative que d’accroître les libertés civiques ».

Ce ne sont pas les parlementaires de l’opposition délibérément négligés lors de l’adoption des textes promettant la République catalane qui lui donneront tort sur ce point près de cinquante ans plus tard...

En clair, Denis de Rougemont invitait les régionalistes à ne pas imaginer la Région « comme un mini État-nation, qui aurait tous les inconvénients des grands, plus ceux de la petitesse physique ». C’est peu de dire que peu de régionalistes ont entendu son appel puisque partout a fleuri ce qu’il convient d’appeler un nationalisme régionaliste. Or, Mitterrand avait raison sur ce point au moins : le nationalisme, c’est la guerre. Et plus les entités nationalistes se propagent, plus le risque de guerre fait de même, peu importe que celles-ci soient, demain, lilliputiennes.

Que faire, dès lors ? Espérer qu’une ruse de la raison providentielle amène les Catalans, Madrid et l’ensemble des Autonomies d’Espagne à travailler à l’élaboration d’une nouvelle Constitution qui transforme le pays, définitivement pacifié, en vraie Fédération ; et espérer ensuite que cette Espagne nouvelle puisse inspirer l’Union européenne et l’amener à s’engager sur le même chemin.

Michel Theys

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