*** MICHEL FOUCHER : Le retour des frontières. CNRS Editions (15 rue Malebranche, F-75005 Paris. Tél. : (33-0) 53102700 – Courriel : cnrseditions@cnrseditions.fr – Internet : http://www.cnrseditions.fr ). 2016, 57 p., 5 €. ISBN 978-2-271-09174-1.
Titulaire de la chaire de géopolitique appliquée au Collège d’études mondiales de Paris, le géographe et ancien ambassadeur Michel Foucher observe et analyse, dans ce livre aussi concis sur la forme que dense sur le fond, le retour, « dans les faits et les consciences » – y compris celles des Européens qui pensaient pouvoir penser les avoir gommées de leur esprit à tout jamais –, des frontières. C’est que, souligne-t-il, qu’on le veuille ou non, les frontières sont des « marqueurs symboliques » sans lesquels il est impossible de « se sentir membre d’une communauté politique, nation ou ensemble multinational, capable de décider de son destin ». Dans un monde resté envers et contre tout « westphalien dans ses ressorts », le retour des frontières sur le devant de la scène du monde serait donc une bonne chose, tant il est vrai que les abolir serait revenu à « faire disparaître les Etats », tant il est vrai qu’un monde privé de frontières serait carrément « un monde barbare, ce que l’horreur daechite nous a rappelé ». C’est d’autant plus évident que, si les frontières sont « les objets géopolitiques par excellence », elles sont aussi des faits géographiques et que « la géographie n’a aucune raison de s’effacer devant l’hégémonie des économistes, muets devant les défis régaliens et géopolitiques ».
C’est donc à appréhender les frontières pour ce qu’elles sont, la trace « d’histoire de longue durée » souvent confrontée désormais à un « sans-frontiérisme » humaniste qui « sert de paravent à la liquidation du politique au profit de l’économique », que s’emploie Michel Foucher dans ces pages. Il y décrypte de manière éloquente la réaffirmation sous des formes diverses des frontières nationales partout dans le monde avant de s’intéresser plus spécifiquement au sac de nœuds que constitue l’Orient, amenant le lecteur à découvrir toute la complexité du sujet et des ambitions divergentes qu’il recouvre. Il met également à nu les raisons à la base de la « projection de puissance » de la Chine sur des « eaux historiques » et du caractère instable des frontières de la Russie ce qui amène notamment l’auteur à rappeler ce propos de Vaclav Havel en 2005 : « Le jour où nous conviendrons dans le calme où termine l’Union européenne et où commence la Fédération russe, la moitié de la tension entre les deux disparaîtra ».
Cette parole de sage amène Michel Foucher à ouvrir le chapitre des « limites indécises » de l’Union européenne, conséquence selon lui d’une trop longue inclinaison à laisser floues, hormis pour la Russie, ses ambitions territoriales ultimes. Comme l’Union et l’espace Schengen n’étaient en outre que « la somme de segments gérés à l’échelle nationale », inutile de s’étonner si la pression migratoire critique des derniers mois et années y a entraîné le rétablissement de contrôles internes. Il en résulte un prix à payer considérable puisque « le symbole même de la réussite populaire de la construction européenne, la quatrième liberté – la libre circulation des personnes – est récusé dans les faits mais surtout dans les opinions », majoritairement acquises à la suppression temporaire des accords de Schengen. La faute, explique-t-il, en incombe partiellement à la Grèce, coupable de n’avoir signalé qu’à la fin des Jeux Olympiques de 2004 qu’elle était confrontée à une immigration clandestine insupportable, faite notamment de travailleurs afghans et pakistanais bien utiles pour construire les sites mais dont le flux ne se tarit plus « grâce » à l’action des mafias turques et géorgiennes ; la faute en incombe aussi à ses partenaires qui firent la sourde oreille lorsque, dès 2006, Athènes demanda un renforcement des frontières extérieures... Par la suite, l’auteur souligne avec force la nécessité impérative de « fixer une fois pour toutes des limites à l’Union européenne – des repères et non des barrières – pour distinguer le dedans du dehors et bâtir enfin une politique extérieure concrète », ce qui l’amène notamment à suggérer que soit inventé « pour la Turquie un statut sur mesure d’Etat associé, comme pour l’Ukraine et, le moment venu pour la Russie, permettant à ces Etats de participer à certaines politiques communes sans octroyer un droit de regard, encore moins de veto, sur les décisions ». C’est la preuve, à tout le moins, que les bonnes idées ne sont pas fatalement tributaires du nombre de pages d’un ouvrage ! Michel Theys
*** ALICE CUNHA, MARTA SILVA, RUI FREDERICO (sous la dir. de) : The Borders of Schengen. Presses Interuniversitaires Européennes / Peter Lang (41 av. Maurice, B-1050 Bruxelles. Tél. : (41-32) 3761717 – fax : 3761727 – Courriel : brussels@peterlang.com et order@peterlang.com – Internet : http://www.peterlang.com ). Collection « Euroclio », n° 93. 2015, 195 p., 43 €, 34 £, 55,95 $. ISBN 978-2-87574-308-4.
Ainsi que l’écrivent fort joliment le sociologue Rui Frederico et les historiennes Alice Cunha et Marta Silva dans leur chapitre introductif, « une fois encore dans l’histoire de l’intégration européenne, les Européens sont divisés entre la rhétorique (le désir de recevoir des immigrants) et la pratique (les coûts de cette action) ». Du coup, l’Espace Schengen s’est régulièrement retrouvé à la pointe des sujets d’actualité au cours des dernières années, suscitant des débats politiques et citoyens comme des couvertures médiatiques où la passion l’emportait souvent sur la raison. C’est au contraire en vue d’aborder cette problématique de manière scientifiquement argumentée qu’a été organisée à Lisbonne, à l’occasion du trentième anniversaire de la signature de la Convention Schengen, une conférence internationale dont ce livre est l’aboutissement. Réunissant des spécialistes qui y croisent leurs regards d’historiens, de politologues, d’anthropologues, de sociologues, de psychologues, de juristes et d’experts des relations internationales et de l’Europe, il invite à une immersion dans l’extrême complexité d’un sujet aux portes d’entrée aussi diverses que potentiellement susceptibles d’alimenter les controverses. A la libre-circulation des personnes qui est la raison primordiale de l’Espace Schengen s’oppose ainsi, par exemple, la nécessité de penser et de gérer les frontières extérieures de l’Union, ce qui n’avait pas été prévu dans les Traités de Rome et qui reste désormais, en raison de la vague de réfugiés, une épine dans le pied des Etats membres. En même temps, c’est à raison que les coordinateurs de l’ouvrage rappellent que « Schengen est un espace imparfait dont les fragilités indiquent les faiblesses des politiques d’immigration européennes, en particulier en ce qui concerne les inefficacités des marchés du travail et les menaces pour les modèles de sécurité sociale » – les doutes et les réticences suscités par les « plombiers » polonais ou roumains étant là pour confirmer que le problème n’est pas lié aux seuls étrangers. Dans le même esprit, ont-ils tort de rappeler que, après tout, « l’immigration illégale » n’est rien d’autre que de... « l’immigration légalisée » ? Ces quelques exemples montrent bien que les thématiques relevant à un titre ou à un autre de Schengen – les migrants, les réfugiés, les acteurs de la société civile, les Etats et les dispositifs qu’ils adoptent et les moyens qu’ils se donnent pour « gérer » la pression migratoire – nécessitent d’être appréhendées avec finesse, mais aussi esprit à la fois critique et éthique. C’est ce à quoi dont consacrées les deux parties du livre, celui-ci s’ouvrant sur une contribution du parlementaire européen Carlos Coelho qui rappelle en quelques pages les origines de Schengen, les étapes qui ont marqué son développement avec l’introduction, entre autres, de « mesures compensatoires », enfin les améliorations requises. (MT)
*** MARY ANAGNOU : La diversité et la tolérance en Europe. Les politiques européennes contre le racisme et la discrimination / En mesurant les programmes d'action : Tampere – La Haye – Stockholm. Editions Papazisi (2 rue Nikitara, GR-10678 Athènes. Tél. : (30-210) 3822496 – fax : 3809020 – Courriel : papazisi@otenet.gr – Internet : http://www.papazisi.gr ). 2017, 840 p., 44,52 €. ISBN 978-960-02-3299-8.
Des événements tels que la crise économique, la crise de l'immigration, les flux de réfugiés, les attaques terroristes sur le territoire européen ne peuvent évidemment manquer de favoriser les discours racistes et les postures extrémistes, ceux-ci ayant notamment pour conséquence que la construction européenne est prise pour cible pas beaucoup de citoyens. Le but de cet essai de la politologue Maria Anagnou, experte du droit européen (Université de Panteion à Athènes), est de répertorier les dispositifs législatifs et les outils politiques dont l’Europe s’est dotée au fil du temps pour lutter contre le racisme et la discrimination raciale, avant de procéder à une évaluation de la situation actuelle en ces domaines. Elle met ainsi l'accent sur les politiques qui ont été élaborées d’abord par le Conseil de l'Europe (depuis 1949), puis par l'Union européenne (depuis 1992). Sur cette base, elle évalue ensuite la manière dont les Européens sont passés de la théorie à la pratique, analysant les mesures et consignes qui ont été adoptées et, surtout, la manière dont ces différents outils ont été utilisés dans l'élaboration de politiques nationales propres à la Grèce. L'auteur du livre explique le racisme et la discrimination dans l'Europe moderne. De manière plus large, elle cherche à voir ce que représente le racisme européen dans un monde en mutation et s’il s’agit d’un phénomène temporaire ou structurel, avant d’imaginer la bonne manière de traiter le problème du racisme et de la discrimination raciale au niveau mondial. Une vaste bibliographie ponctue le livre. (AKa)
*** CONSTANTINOS FILIS : Les réfugiés, l'Europe, l'insécurité. Editions Papadopoulos (9 Kapodistriou, GR-14452 Metamorphosi, Grèce. Tél. : (30-210) 2846074 – fax : 2817127 – Courriel : info@epbooks.gr – Internet : http://www.epbooks.gr ). 2017, 114 p., 10,99 €. ISBN 978-960-569-627-6.
Alors que les vagues de réfugiés et d'immigrants continuent de toucher l’Europe, les sociétés et les pays européens, ainsi que l’Union elle-même, se divisent à propos de la nécessité de faire preuve de responsabilité et de solidarité envers ces personnes. Lorsque la question humanitaire est éclipsée par la menace terroriste, les divisions s’enveniment, tant il est vrai que les flux migratoires sont alors perçus par certains comme une menace car il ne serait pas toujours facile de distinguer les personnes ayant besoin d'une aide humanitaire et les futurs potentiels terroristes. Dans ce livre, le Pr. Constantinos Filis (actif notamment à l'Institut des relations internationales et à l’Institut Europe International, ainsi que dans le troisième cycle de l'École d'état-major et dans le programme « National Defence College ») part du constat que l'origine géographique comme les références culturelles et religieuses suscitent de la confusion, laquelle est facilement exploitée par les extrémistes qui croissent de tous les côtés. Alors que leur auto-proclamé « califat islamique » se réduits sous les coups de boutoir de la coalition, les terroristes djihadistes ne tenteront-ils pas plus qu’avant encore de porter et d’augmenter l'insécurité dans plusieurs régions du monde, en particulier en Europe ? Les difficultés rencontrées par des pays tels que la Syrie, l'Irak et la Libye pour rétablir l'ordre sur leur territoire ne devraient-elles pas les amener à réfléchir à l’expérience d'une Europe ayant été capable d’établir une zone de paix et de sécurité entre d’anciens ennemis quasiment héréditaires ? Telles sont quelques-unes des questions d’actualité auxquelles l’auteur apporte des réponses, ce qui l’amène notamment à s’intéresser, entre autres, aux raisons pour lesquelles les réfugiés sont si nombreux, aux intérêts des différents « acteurs » du Moyen-Orient et aux moyens d’action de l'Europe peut faire. (AKa)
*** TRIANTAFILLOS KARATRANTOS : Tue moi, mon saint, pour que je sois sanctifié. L’Etat islamique, la sécurité européenne et la Grèce. Editions Epikentro (9 rue Kamvounion, GR-54621 Thessalonique. Tél. : (30-231) 0256146 – fax : 0256148 – Internet : http://www.epikentro.gr ). 2016, 224 p., 10 €. ISBN 978-960-458-711-7.
Comment, à partir d’un petit noyau de « fidèles », les associés principaux de Ben Laden et d’al-Qaïda en sont-ils arrivés à ce que l’organisation Daesh compte des dizaines des milliers de combattants « étrangers » ? Les Européens qui ont quitté maison et famille pour grossir les rangs des terroristes en Syrie et en Irak étaient-ils tous peu ou mal intégrés et socialement exclus ? Est-ce l'échec du multiculturalisme qui a créé le fondamentalisme islamiste ? La création de mosquées en Grèce risque-t-elle d’attirer des vagues massives de terroristes islamistes ou, tout au contraire, les relations traditionnelles nouées par la Grèce avec les pays arabes la protégeront-elles d’une attaque possible, voire probable de Daesh ? Cette organisation n’a-t-elle pas au contraire pour but d’étendre le Califat partout, y compris en Grèce ? Et, à ce titre, les réfugiés sont-ils bien des réfugiés, pas des terroristes attendant le bon moment pour agir ? Ce sont là quelques-unes des questions auxquelles un professeur à l'École de la sécurité nationale apporte des réponses dans ce livre. Triantafillos Karatrantos y examine les causes de la montée de l’insécurité due au terrorisme en Europe avant de proposer des solutions adaptées après avoir comparé les réponses permises par différents systèmes juridiques en Europe. (AKa)