*** ALAIN TOURAINE : Le nouveau siècle politique. Editions du Seuil (25 bd Romain-Rolland, F-75014 Paris. Courriel : contact@seuil.com – Internet : http://www.seuil.com ). 2016, 201 p., 17 €. ISBN 978-2-02-133194-3.
Ce livre procède d’une conviction : la France, tous comme les pays qui l’entourent, est en train de sortir de la société industrielle sans avoir une idée claire de ce qui va la remplacer. Sociologue internationalement reconnu, Alain Touraine est d’avis que nous sommes entrés dans un monde nouveau, celui de la « société de communication » qui a succédé à l’ère industrielle et à sa « société de production ». Du coup, c’est un nouveau siècle politique qui s’est ouvert, rendant caduc le vieux clivage gauche-droite et déboussolés les citoyens de France – comme du reste de l’Europe, celle-ci n’étant toutefois pas la préoccupation de l’auteur dans ces pages. C’est à baliser les pistes qui sont à emprunter désormais pour que puissent être valablement relevés les défis posés par ce « nouveau siècle politique » qu’il consacre cet ouvrage.
C’est aux Français qu’il s’adresse en prévision de la prochaine élection présidentielle, mais son propos comporte beaucoup d’aspects utiles au-delà de l’Hexagone. C’est le cas lorsqu’il observe par exemple que dans la société de communication qui est désormais la nôtre, le pouvoir ne s’exerce plus seulement sur des objets, lui qui « recherche à dominer les représentations, les opinons, les décisions, les choix de vie et tout ce qui concerne la personnalité, sans pour autant renoncer au contrôle des biens matériels ». En clair, assure-t-il, nous sommes confrontés à un « pouvoir qui tend à être total, à la fois économique, politique et culturel ». Face à ce danger, il est illusoire de penser, selon lui, qu’un mouvement social puisse se dresser avec quelque chance de succès. Non, il faut lui opposer « un mouvement plus complet, plus total lui aussi, fondé sur l’invocation de la démocratie et de la dignité humaine, principes avant tout éthiques ». L’attitude mesurée des Français après la tuerie de Charlie Hebdo l’amène à en pressentir l’avènement, là où leur fermeture – et celle des Européens – sur la question des réfugiés confirme en même temps qu’ils auront à batailler à la fois contre « le pouvoir total des empires » et contre « les obsessions identitaires et communautaristes », celles-ci étant la conséquence d’un « rapprochement entre nationalisme et populisme susceptible de donner naissance à un nouveau fascisme ». En clair, estime Alain Touraine, « il est grand temps de civiliser l’État » et de miser sur la « conception éthique des droits de l’homme » qui s’affirme de manière progressive, lentement mais sûrement à ses yeux, « dans un contexte politique et idéologique de décomposition de la démocratie ». C’est fort de la conviction que « seule la revendication de la dignité, de la liberté et de l’égalité des êtres humains peut permettre d’organiser de grands mouvements éthiques et démocratiques » qu’il invite son lecteur à envisager d’un autre œil, au fil des chapitres, la question nationale, la question religieuse et la laïcité, la lutte anti-terroriste et, enfin, la question écologique.
L’une des conclusions qu’il tire est que « priorité doit être donnée à la lutte contre le Front national, ce qui implique la réintégration dans la vie économique et sociale de celles et ceux qui ont été rejetés dans l’exclusion et la précarité ». C’est une évidence, et cette leçon ne vaut évidemment pas que pour la France. La plupart des autres regards qu’il porte sont également valables dans l’Europe entière. Toutefois, une question se pose : pourquoi cet intellectuel qui se revendique de la « tradition » de la gauche morale incarnée notamment par Jacques Delors et Michel Rocard témoigne-t-il d’une telle frilosité concernant l’Europe ? S’il veut civiliser les États, pourquoi est-ce à eux qu’il assigne la mission d’être « les agents politiques efficaces des demandes de liberté, d’égalité et de dignité » ? Pourquoi décrète-t-il qu’il n’y a d’aucune manière « à opter en faveur d’une Europe fédérale » ? Mystère. Ou alors, peut-être est-ce par… ignorance : après tout, l’auteur n’attribue-t-il pas à De Gaulle la paternité de la réconciliation franco-allemande en oubliant totalement Robert Schuman ? Le voir juger que « les institutions européennes, le Conseil de l’Europe et la Commission européenne n’ont aucune légitimité démocratique malgré les progrès accomplis par le Parlement européen » confirme en tout cas, à tout le moins, que Pic de la Mirandole n’a pas encore trouvé de successeur… Michel Theys
*** TEPHEN COLEMAN, ANNA PRZYBYLSKA, YVES SINTOMER (sous la dir. de) : Deliberation and Democracy : Innovative Processes a Institutions. Peter Lang (42-50 Eschborner Landstraße, D-60489 Francfort. Tél. : (49-69) 780700 – fax : 78070550 – Courriel : frankfurt@peterlang.com – Internet : http://www.peterlang.com ). Collection « Warsaw Studies in Politics and Society », n° 3. 2015, 313 p., 53,20 €, 43 £, 69,95 $. ISBN 978-3-631-64826-1.
Que la démocratie ne se porte pas bien actuellement est une évidence pour beaucoup d’Européens – et pas uniquement des Européens. Les coordinateurs de cet ouvrage le confirment dès l’introduction, eux qui brossent un panorama fort sombre : des médias critiqués pour faire le lit d’un « éventail prévisible de personnages politiques hors de portée », des partis politiques s’étant « transformé en organisations de marketing » et cultivant de pseudo-valeurs seulement destinées à interpeler « l’électeur médian », des gouvernements « de plus en plus gestionnaires » utilisant « un langage formaté qui restreint le choix politique et nourrit la méfiance », une sphère publique dont « l’impact sur le processus décisionnel réel est évanescent » … Faut-il, dès lors, se résigner à habiter des démocraties qui, entre autres, deviennent de plus en plus inégalitaires dans les faits ? Les auteurs réunis dans ces pages ne le pensent pas, eux qui estiment que le mal résulte notamment de l’absence de la politique de tous les jours « d’une culture de délibération encourageant les citoyens à partager et à contraster leurs préférences et leurs valeurs ». Ils sont même, ainsi que l’écrivent Stephen Coleman (professeur de communication politique et directeur du Centre pour la citoyenneté numérique à l’Université de Leeds), Anna Przybylska (patronne du Centre de délibération de l’Institut de sociologie de l’Université de Varsovie) et le Pr. Yves Sintomer (Université Paris VIII, actif au sein du Centre « Cultures et Sociétés Urbaines), convaincus que, « contrairement à ce que prétendaient certains des Pères fondateurs des républiques modernes, la délibération démocratique a montré qu’il ne fallait pas la limiter aux milieux élitistes de l’arène politique et qu’elle pouvait prospérer dans une sphère publique beaucoup plus large ». Les quinze chapitres composant cet ouvrage sont dès lors consacrés au potentiel de la démarche délibérative, en particulier à la lumière de l’expérience des mini-publics délibératifs, à savoir « ce genre de laboratoire politique dans lequel l’idéal délibératif peut être testé et développé » sans pour autant prétendre remplacer les institutions de la démocratie représentative ou de la démocratie directe. Fruit d’une conférence organisée à l’Université de Varsovie, le livre rend compte des résultats qui ont été engrangés par les chercheurs à ce propos, en allant bien au-delà des expériences européennes et nord-américaines. Il est structuré en quatre parties, la première portant sur les défis contemporains et les nouvelles approches de la sphère publique, notamment sur le plan médiatique. La deuxième partie est focalisée sur une technique délibérative spécifique, « le Sondage délibératif », comparant les résultats qui émanent de cette pratique dans différents contextes politiques et culturels. Dans la troisième partie, huit spécialistes du monde académique s’attaquent au défi de déterminer ce qui constitue la qualité délibérative, la partie finale en voyant d’autres appréhender la problématique de la délibération démocratique et de la démocratie délibérative en relation avec les défis complexes qui sont à relever dans la politique contemporaine. (MT)
*** STELLA LADI, VASILIKI DALAKOU : L’analyse de la politique publique. Editions Papazisi (2 rue Nikitara, GR-10678 Athènes. Tél. : (30-210) 3822496 – fax : 3809020 – Courriel : papazisi@otenet.gr – Internet : http://www.papazisi.gr ). 2016, 294 p., 15 €. ISBN 978-960-02-3235-6.
Comment et pourquoi les gouvernements agissent-ils à temps ou avec retard aux problèmes publics qui se posent à eux ? Quelles en ont les conséquences ? Qu’est-ce qui relève de la catégorie des problèmes publics ? Comment un programme de gouvernement est-il établi ? Quels sont les acteurs de la politique publique et comment celle-ci se présente-t-elle au plan mondial ? Telles sont quelques-unes des principales questions auxquels les auteurs de ce livre – qui en est à sa deuxième édition – apportent des réponses en fondant notamment leur analyse des politiques publiques en utilisant la bibliographie internationale. Le Pr. Stella Ladi (qui enseigne l'européanisation et la politique publique à l’Université Panteion d’Athènes) et le Pr. Vasiliki Dalakou (administration et ont eu pour ambition de jeter, dans ces pages, les bases d'une compréhension des cadres théoriques et pratiques de la politique publique, clarifiant des concepts de base tels que secteur public, intérêt public, gouvernement et/ou gouvernance, avant de présenter les différents acteurs, internes et externes, de la politique publique. Les chapitres qui suivent sont consacrés aux différentes étapes du cycle de la politique publique : la mise en place du programme du gouvernement, l'élaboration des politiques et la prise de décision, ainsi que la mise en œuvre et l'évaluation de la politique. Ils analysent ensuite les types idéaux d'administration et de gouvernance publiques, ainsi que les tendances réformistes modernes. Le dernier chapitre est consacré à l'influence de la mondialisation et de l’européanisation sur les politiques publiques des États-membres. Le tout compose un livre de référence présentant les principales tendances théoriques, chaque sujet étant enrichi par des exemples empiriques qui illustrent la gamme des modèles qui ont été développés, ainsi que leurs différentes applications internationales. Le livre est avant tout destiné aux étudiants et aux chercheurs, même si un public bien plus vaste put profiter de cette introduction à une matière dans laquelle nous baignons. (AKa)
*** STATHIS KALIVAS : La montée de la démocratie chrétienne en Europe. Editions Piotita (2 rue Smirnis, GR-16672 Vari. Tél. : (30-210) 9215842 – fax : 9214693 – Courriel : info@piotita.gr – Internet : http://www.piotita.gr ). 2015, 380 p., 26,50 €. ISBN 960-7803-28-0.
Plus d’un siècle, les partis démocrates-chrétiens ont dominé la vie politique de l'Europe occidentale. En d'autres termes, alors que le fondamentalisme religieux est de nos jours largement considéré comme le principal ennemi du monde démocratique de l'après-guerre froide, la politique de celui-ci s’est longtemps fondée en partie – et se fonde toujours – sur des bases religieuses. D’où cet ouvrage qui est une tentative de percer ce mystère. Qu’est-ce que la démocratie-chrétienne ? Comment les partis démocrates-chrétiens ont-ils été créés ? Se sont-ils imposé avec l’appui de l’Eglise et contre la volonté de l'État, ou ce dernier a-t-il avalisé leur montée en puissance ? Comment l'identité politique catholique s’est-elle progressivement insinuée et installée ? C’est notamment à ces questions que Stathis Kalivas, professeur de sciences politiques à l’Université de Yale, apporte des réponses, celles-ci étant éclairantes pour tous ceux qui souhaitent comprendre la situation politique dans beaucoup de pays d'Europe occidentale, ainsi que, plus généralement, la dynamique des relations entre l’Eglise et l'État. (AKa)
*** ANASTASIOS-IOANNIS METAXAS (sous la dir. de) : La science politique, enquête interdisciplinaire et transversale sur le fonctionnement de la politique. Organum : l’indice sérologique interdisciplinaire, une répartition analytique des volumes I-X (Vol.10). Editions Sideris (116 rue Solonos, GR-10681 Athènes. Tél. : (30-210) 3833434 – fax : 3832294 – Courriel : contact@isideris.gr). 2016, 185 p., 10 €. ISBN 978-960-08-0724-0.
Ainsi que l’indique le sous-titre du dixième et dernier ouvrage de cette série, cet Organum comprend : i) une terminologie interdisciplinaire d’un indexgénéral qui recoupe les index alphabétiques correspondant aux volumes I à IX ; ii) un résumé détaillé sous la forme d’une table des matières qui permet à l'utilisateur de ce dernier volume d’avoir une image plus globale des questions qui ont été traitées par les auteurs, ce sans avoir à recourir de manière systématique au volume où se trouve abordé le thème de manière détaillée. Cet outil permet aussi au lecteur curieux de déterminer la fréquence à laquelle les différents auteurs utilisent les mêmes termes. De la sorte sont aussi mises en évidence les affinités et les influences qui caractérisent l'acte politique lui-même, ainsi que l'adoption de concepts qui, de périodes en périodes, déterminent les flux de pensées. Enfin, les "Notifications" rappellent au lecteur quelles ont été les raisons précises de ce travail colossal. (AKa)
*** Fedechoses… pour le fédéralisme. Presse fédéraliste (Maison de l'Europe et des Européens, 242 rue Duguesclin, F-69003 Lyon. Internet : http://www.pressefederaliste.eu ). Décembre 2016, n° 174, 40 p., 8 €. Abonnement annuel : 30 €.
Dans ce numéro de Fedechoses, l’éditorial est remplacé par la retranscription du discours prononcé par le député européen Jo Leinen lors du dernier Congrès de l’Union des fédéralistes européens, l’actuel président du Mouvement européen international y plaidant notamment pour une sortie des « tranchées nationales » et pour la tenue « d’une troisième Convention ». Une attention particulière est aussi accordée à l’UEF qui a fêté, le 15 décembre dernier, son 70ème anniversaire, quatre contributions étant consacrées fort à propos à l’histoire de cette naissance. En note de bas de page, le vétéran Jean-Pierre Gouzy a notamment la très bonne idée de rappeler l’histoire de l’appellation de cette association : « L’UEF désignait à l’origine l’Union européenne des fédéralistes. Par la suite, en raison de l’emprise croissante de l’anglais, UEF a désigné Union of European Federalists ou Union des fédéralistes européens. Il a donc été décidé de garder le sigle UEF, quitte à jouer sur cette ambiguïté linguistique ». Dans son traditionnel « Billet », le même Gouzy s’en prend à Donald Trump, mais égratigne au passage le Premier ministre slovaque Robert Fico pour avoir appelé, alors qu’il accueillait la réunion du Conseil européen, à « moins d’intégration au motif que plus d’intégration mettrait en danger les identités nationales ». D’autres regards critiques de fédéralistes sont notamment portés sur les idées très peu enthousiasmantes qui sont portées par la plupart des candidats à l’élection présidentielle en France, sur une « Europe malade de ses États » et sur les avanies que soit subir l’euro. Les murs qui se dressent à nouveau aux frontières sont aussi stigmatisés, ce qui amène notamment Sándor Hegedús, président de la section hongroise de l’UEF, à demander, dans une lettre adressée à Elmar Brok, député européen chrétien-démocrate allemand et président de l’UEF Europe, que les « responsables politiques qui souhaitent exclure les membres hongrois du Parti populaire européen » soient soutenus sans réserve dans leur volonté de ne « pas siéger dans le même parti que ceux qui ne respectent pas les valeurs européennes ni la démocratie ». Il est également fait écho aux travaux de la Plateforme de la Société civile italienne en prévision des cérémonies pour le 60ème anniversaire des Traités de Rome, l’un de ses messages étant qu’il faut impérativement « repartir de la question des droits humains et que le premier de ces droits est de disposer d’une démocratie européenne où la souveraineté appartient aux citoyens », tant il est vrai que « l’Europe démocratique ne sera sauvée » que si ces derniers « la font changer ».(MT)