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Bulletin Quotidien Europe N° 10163
INFORMATIONS GÉNÉRALES / (eu) ue/Économie

Quelques recettes innovatrices de Jacques Delors

Bruxelles, 18/06/2010 (Agence Europe) - En matière de crise financière et de coopération économique, l'analyse de Jacques Delors n'est pas conformiste et ajoute quelque chose de spécifique à ce qu'on a pu lire ailleurs. Dans une interview au « Figaro », il part du déséquilibre, qu'il dénonçait depuis quinze ans, entre le volet monétaire et le volet économique de l'UEM, en l'absence de coordination des politiques économiques nationales. Ce déséquilibre explique pourquoi « l'Eurogroupe n'a rien vu venir, ni l'augmentation des déficits publics ni l'extraordinaire endettement privé ». Le retard des interventions, « en partie imputable aux autorités allemandes, a aggravé la crise, alourdi le montant de la facture et nourri l'euroscepticisme ». Pour surmonter les difficultés et regarder en avant, Jacques Delors indique les orientations suivantes:

1. Une nouvelle manière de restructurer la dette. La réponse à la crise, il l'aurait souhaitée différente: « J'aurais été partisan que les 2 à 3% de PIB de déficit supplémentaire, résultant des réponses à la crise financière dans chaque pays, soient transférés à une Caisse européenne d'amortissement avec un échéancier allongé et sur la base d'un financement sain. Ainsi, les pays auraient pu faire des plans d'ajustement moins sévères et mieux préserver les dépenses d'avenir et la croissance. C'est une autre façon de restructurer la dette, en le faisant pour tout le monde ».

2. Le contrôle des marchés. « L'endettement des États s'est accru de façon spectaculaire parce qu'ils sont venus au secours des banques et du système financier. Et c'est ce même système financier qui maintenant pointe le doigt sur les déficits excessifs, tout en s'inquiétant des effets que la rigueur nécessaire a sur la croissance et l'emploi. Ainsi, les gouvernements sont condamnés quoi qu'ils fassent ! Il ne faut pas être sous la soumission frileuse des marchés ni les ignorer, mais mettre en place un minimum de régulation financière pour répondre à la cause de la crise: tout pouvoir sans limites conduit à des excès et à des crises systémiques. Il faut un minimum de règles pour sauvegarder la libre initiative. Ce sera très difficile, mais c'est vital. L'Europe doit adopter ses propres règles même en l'absence d'un accord international ».

3. Spécificité de la zone euro. « L'idée d'obliger les pays à communiquer aux partenaires leurs projets de budgets nationaux va peut-être amener une discussion franche et utile sur les politiques économiques nationales. Ce débat doit d'abord être mené au sein de la zone euro. Les Seize ont pris davantage d'engagements que les autres étant liés par une monnaie commune. Vouloir tout faire à vingt-sept, c'est ignorer la différence qualitative entre l'Union économique et monétaire et l'UE ».

4. Coordination économique ne signifie pas gouvernement commun. « La gouvernance est un terme à la mode qui ne veut plus rien dire. Le gouvernement économique est une idée française que je n'ai jamais reprise à mon compte parce qu'elle n'était pas compréhensible pour les Allemands: ils y voyaient une politisation de la Banque Centrale Européenne. La coordination, elle, est nécessaire et possible. Elle peut commencer avec l'examen préalable des budgets nationaux dans le contexte de l'examen des politiques macro-économiques nationales (…). Il faut se demander comment l'on peut réduire les déficits publics sans casser la dynamique, même potentielle, de croissance. Et puis, il y a la répartition des efforts. Il est facile d'accuser tel ou tel pays d'en faire trop ou pas assez. Que les Seize de la zone euro en discutent sérieusement sur la base d'un rapport de la Commission européenne, dont c'est la mission ».

5. Le rôle de la Commission européenne. À ceux qui soulèvent la question de la légitimité démocratique de la Commission, Jacques Delors répond: « On ne demande pas à la Commission de décider. Elle est au service des gouvernements. Elle doit dégager l'intérêt européen, faire des propositions. Mettre de l'huile dans les rouages. Mieux elle joue son rôle, mieux l'Union fonctionne: rapidité, transparence, efficacité. Mais les gouvernements veulent marginaliser la Commission. Résultat: le système ne marche plus (…) Puisque la méthode communautaire n'est plus tolérée par les Français, les Allemands et les Anglais, on a inventé autre chose: le Traité de Lisbonne a injecté de nouveaux personnages dans le système. La présidence stable du Conseil européen peut être utile, à condition de faire revivre la méthode communautaire. Mais nommer un Haut Représentant alors qu'il n'y a pas de politique étrangère commune, c'est une erreur, un effet d'annonce. Or, les annonces non suivis d'effets sont désastreux pour l'idée européenne ».

6. Une certaine indifférence des peuples. « On idéalise le passé. L'Europe s'est construite dans une certaine indifférence des peuples (…) Mais il faut se garder de tout catastrophisme si l'on veut que les opinions se mobilisent. Je m'inquiète en particulier de la virulence de la presse (…). La mondialisation a tellement frappé les esprits que les dirigeants sont tentés par un brin de nationalisme, voire un souffle de populisme. C'est contre cet état d'esprit qu'il faut se battre aujourd'hui ». (F.R.)

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