Cette rubrique ne commentera pas le soixantième anniversaire de la «déclaration Schuman» sinon pour rappeler qu'elle a changé le cours de l'histoire: dans un continent où les guerres se suivaient au rythme d'au moins une tous les 20 ans, il n'y en a plus entre les pays qui ont souscrit cette déclaration, et il n'y en aura pas à l'avenir. C'est une donnée de fait. Mais un discours de plus, non, merci ; je ne saurais que répéter, en moins bien, ceux que tant de personnalités ont écrit ou prononcé, ou se préparent à le faire. J'estime plus utile de développer une considération qui ne sera pas partagée par tous.
Période de transformation. La voici: j'estime que des analogies existent entre ce que l'Europe a vécu il y a 60 ans et ce qu'elle vit actuellement. Nous vivons une période de transformations dont les opinions publiques ne sont pas toujours conscientes et dont l'importance sera comprise plus tard. C'est un parcours analogue à celui de la déclaration Schuman. Il ne faut pas s'imaginer que beaucoup de gens avaient compris, en 1950, la signification d'un projet à première vue économique et technique. À l'époque, le retentissement avait été de courte durée, et la signification politique de la Communauté européenne du charbon et de l'acier (CECA) avait été vite oubliée ou négligée. La portée de la réconciliation définitive entre la France et l'Allemagne avait été vécue et comprise par la génération qui avait connu la guerre ; la déclaration Schuman était claire, la CECA était annoncée en tant que « première étape de la Fédération européenne », conformément à la doctrine Monnet selon laquelle « l'Europe ne se fera pas d'un coup ni dans une construction d'ensemble: elle se fera par des réalisations concrètes créant d'abord une solidarité de fait ». La démarche était audacieuse, impliquant la création d'une Haute Autorité supranationale.
Mais les générations suivantes avaient ensuite donné largement l'impression d'avoir oublié, ou mal compris, Monnet, Schuman, Adenauer, De Gasperi et Spaak, au point que plusieurs années plus tard, la Déclaration de Laeken, qui relançait la construction politique de l'Europe, affirmait qu'au début de la construction européenne «il s'agissait avant tout d'une coopération économique et technique».
En réalité, Jean Monnet, dans sa rencontre du 23 mai 1950 avec Konrad Adenauer, avait expliqué que « ces industries lourdes (charbon et acier) étaient liées dans l'opinion à l'idée de guerre ; les tourner vers un but commun permettrait de modifier le climat psychologique. » La création de la CECA « était donc essentiellement politique ; elle avait aussi un aspect, pour ainsi dire, moral. » Selon le compte rendu de cette rencontre, Adenauer avait répondu qu'il considérait la concrétisation du projet comme sa tâche la plus importante et que « s'il parvient à l'accomplir, il estime qu'il n'aura pas perdu sa vie ».
Derniers développements. Pourquoi j'ose établir une comparaison entre ce qui s'est passé il y a 60 ans et ce qui se passe aujourd'hui ? Parce que les projets actuellement en gestation annoncent, s'ils aboutissent, la naissance des instruments permettant de relancer la construction européenne selon les exigences de notre époque. J'en rappelle les plus importants, et les derniers développements les concernant:
la structure institutionnelle d'une politique étrangère commune se met progressivement en place. Le Conseil européen en délibère régulièrement sous l'impulsion de son président stable, la triple tâche Haut Représentant/président du Conseil Affaires étrangères/vice-président de la Commission est en action et le projet de service diplomatique commun a été préparé et il est en négociation entre le Conseil et le Parlement européen ;
le principe de la gouvernance économique de la zone euro est politiquement acquis et sa concrétisation fait l'objet de négociations approfondies, difficiles mais intenses. Les chefs d'État ou de gouvernement feront le point à ce sujet ce vendredi dans la soirée ;
ce jeudi, Jacques Delors et le président du Parlement européen, Jerzy Buzek, présentent leur « déclaration commune pour une Communauté européenne de l'énergie » fondée sur le projet amplement commenté par cette rubrique dans nos bulletins N° 10112 et 10115 ;
le projet très ambitieux d'un espace européen de liberté, de sécurité et de justice est entré dans sa phase opérationnelle (voir cette rubrique dans notre bulletin n° 10129) et celui du ciel unique européen est relancé.
Ces projets se développent dans une atmosphère parfois difficile, parmi le scepticisme et les critiques des media et la méfiance ou le désintérêt d'une large partie de l'opinion publique. C'est à peu près le même climat qui avait accompagné il y a soixante ans la déclaration Schuman et ses suites. (F.R.)
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Note: le deuxième commentaire sur l'Union pour la Méditerranée paraîtra demain.