Une liste de griefs. La normalisation des relations euro-chinoises, évoquée de façon schématique dans cette rubrique d'hier, doit aller nécessairement dans les deux sens: l'UE reconnaît à la Chine le rôle qui lui revient dans la gouvernance mondiale ; la Chine agit en conformité avec les règles économiques internationales reconnues. Ce deuxième volet est-il dûment respecté ? Les forces productrices européennes en doutent. La démarche effectuée à la fin du mois dernier par l'organisation des entreprises européennes (BusinessEurope) auprès du président de la Commission européenne est un véritable acte d'accusation à l'égard de certains comportements chinois. Après un hommage générique au rôle de la Chine dans le monde et à la coopération euro-chinoise, la lettre signée par Jürgen Thumann dénonce vigoureusement l'attitude chinoise en matière de: accès au marché (incertitudes juridiques, barrières artificielles) ; investissements étrangers ; contrefaçons ; propriété intellectuelle ; préférence aux produits nationaux ; restrictions abusives à l'exportation de matières premières. Sans oublier le taux d'échange de la monnaie, artificiellement bas.
Il y a peut-être des exagérations dans cette liste de griefs ; la confédération des entreprises européennes défend logiquement les intérêts de ses membres. Mais les comportements chinois incompatibles avec les règles internationales sont sans doute nombreux. D'ailleurs, la Commission européenne a souvent pris position. L'actuel Haut représentant de l'UE, Catherine Ashton, était intervenue à plusieurs reprises, dans ses anciennes fonctions de commissaire européenne au Commerce, en ouvrant parfois des procédures auprès de l'OMC ; elle a demandé par exemple qu'un panel se prononce sur les restrictions chinoises à l'exportation de plusieurs matières premières (magnésium, silicium, zinc, etc.); mais les procédures de l'OMC sont tellement lentes… Les autorités chinoises répondent en général par des expressions de bonne volonté, ou en faisant valoir la protection de l'environnement, ou en dénonçant de leur côté des restrictions européennes, par exemple, à propos des droits antidumping sur les vis et boulons (voir notre bulletin n° 9996). L'UE devrait peut-être s'orienter dans le sens de veiller à la réciprocité des comportements, c'est-à-dire répondre aux restrictions par des mesures analogues, même si cette voie n'est pas conforme aux principes de l'OMC. Il est vrai que les intérêts des opérateurs européens sont parfois contradictoires, ainsi qu'on vient de le constater à propos des droits antidumping dans le secteur des chaussures…
La contrefaçon, les délocalisations, la monnaie. Le dossier des contrefaçons est encore plus complexe, car le contrôle quotidien de centaines de milliers de containers est impraticable, la destruction des produits contrefaits soulève parfois des réserves et le commerce européen est impliqué dans les échanges. Dans certains cas, comme les produits pharmaceutiques et alimentaires, aucune tolérance n'est admissible: ce ne sont pas les règles commerciales qu'il faut appliquer mais les législations pénales. Sur un plan général, les services de la Commission ont décrit à plusieurs reprises l'ampleur des abus et des enquêtes journalistiques ont démontré la gravité des dangers. Les autorités chinoises sont devenues plus coopératives et certains résultats ont été obtenus, même en matière de propriété intellectuelle ; mais l'essentiel reste à faire.
On constate en même temps un ralentissement significatif des délocalisations. Quelques grandes firmes occidentales, par exemple la suédoise IKEA et l'américaine Mattel, réduisent progressivement leur production en Chine ; d'autres y renoncent. Même dans le secteur textile, certains retours ont été constatés, après des expériences de délocalisation qui n'ont pas toujours été heureuses, soit pour des défauts de qualité, soit à cause du non-respect de la propriété intellectuelle (copies d'un produit européen mis en vente avec une marque chinoise). Sur un plan général, l'affirmation selon laquelle l'Europe aurait davantage besoin de la Chine que la Chine de l'Europe est mise en doute: les exportations européennes vers la Chine ne représentent que 0,7% du PIB de l'UE, alors que les exportations chinoises vers l'Europe représentent 7% du PIB chinois.
Reste l'aspect monétaire. Même en laissant de côté le taux de change de la monnaie chinoise (évoqué hier), c'est le volume énorme de dollars que la Chine possède qui lui permet d'acheter ce qu'elle veut dans le monde entier: actions d'entreprises occidentales, pétrole et matières premières assurées pour des dizaines d'années, immenses terres agricoles dans les pays pauvres. La montagne de dollars deviendrait une faiblesse si le dollar (dont la valeur est laissée aux marchés) s'effondre ; c'est pourquoi la Chine agit avec prudence, elle ne peut pas dévaloriser ses réserves. Tous réclament le dollar fort, mais ceci présuppose que la balance américaine des paiements soit mieux équilibrée, donc que les États-Unis réduisent leurs importations, ce qui ne plaît à personne. Comment sortir de cette situation ? La réponse n'est pas évidente.
(F.R.)