Le problème se pose. Guy Verhofstadt estime-t-il que l'UE, qui dépassera assez rapidement le nombre de trente États membres, serait en mesure d'atteindre les objectifs d'intégration qu'il préconise ? Ou bien envisage-t-il un développement à deux vitesses, avec un groupe de pays déterminés à approfondir l'intégration et un autre groupe visant plutôt une coopération intergouvernementale renforcée ? Dans son dernier livre (Sortir de la crise), il avait explicitement évoqué la formule de « deux cercles concentriques: un noyau politique entouré par une Organisation des États européens ». Il ne la préconise pas ; mais a la conviction que la construction communautaire doit progresser et que les institutions ainsi que les pays qui partagent cette exigence doivent s'y engager sans retard. Ceux qui ne seraient pas d'accord, choisiraient eux-mêmes de rester en marge ; mais les autres ne doivent pas réduire leurs ambitions.
Une réalité qui existe. Ce n'est pas une idée nouvelle. Elle est à la base des avancées les plus spectaculaires de la construction européenne, que ce soit la monnaie unique ou l'espace Schengen ; elle est explicitement prévue dans plusieurs domaines par le Traité de Lisbonne ; Jacques Delors l'a dédramatisée en inventant le terme différenciation ; le gouvernement belge a laissé comprendre qu'il la considère comme probable. Quel est l'apport spécifique de Guy Verhofstadt ? Celui de considérer qu'il revient à la Commission européenne, et à son président en particulier, de prendre les initiatives susceptibles de faire progresser l'intégration sans attendre un consensus préalable entre les États membres (voir cette rubrique dans le bulletin n° 9945). Il a, à présent, un rôle institutionnel (président du troisième groupe politique du Parlement) et il est le promoteur d'une alliance entre les forces pro-européennes du PE. Louis Michel vient de déclarer à son égard: « Il a une capacité de convaincre peu commune et du charisme. Il peut donner au Parlement une dimension de crédibilité extraordinaire. Il est de ceux qui peuvent réinventer le rêve européen. »
Mais le même Louis Michel, qui a une longue expérience politique aussi bien européenne que nationale, met en garde aussi contre les dangers de la rhétorique: « Le risque d'une attitude très offensive de la Commission, c'est de réduire le pouvoir d'initiative à de la gesticulation. Et de ne rien ramener. »
La « provocation » de M. Cohn-Bendit. Et alors ? Il revient au Parlement lui-même de se prononcer notamment sur la présidence de la Commission. La dernière trouvaille de Daniel Cohn-Bendit a été d'inviter les chefs d'État et de gouvernement à nommer M. Barroso président stable du Conseil européen, vu qu'ils « l'aiment tellement » et qu'il s'entend bien avec eux. Il n'est pas toujours simple d'interpréter les initiatives de M. Cohn-Bendit, d'en distinguer l'aspect sérieux et la part de provocation. Son premier objectif est dans ce cas d'écarter la candidature Barroso pour la Commission européenne ; mais il pourrait viser aussi à contrer celle de Tony Blair à la présidence du Conseil européen, hypothèse qu'il rejette. Mais cette querelle sur les noms est liée au rôle de la nouvelle fonction: un président de l'UE, ainsi qu'il est souvent défini par les media, ou un simple organisateur des travaux du Conseil européen ?
Un lien existe. Il ne faut jamais négliger le lien entre les différentes nominations attendues, qui sont en partie liées à l'entrée en vigueur du Traité de Lisbonne. Les incertitudes qui subsistent sur ce point imposent beaucoup de tact et de sens de responsabilité, aussi bien à l'égard des étapes qui restent à franchir (plusieurs éléments justifient l'optimisme à propos du référendum en Irlande, mais en donner le résultat comme acquis serait une erreur politique et psychologique qui pourrait heurter la susceptibilité des citoyens appelés à s'exprimer) que des aspects à clarifier, comme la signification et les répercussions de l'arrêt de la Cour constitutionnelle allemande (qui ne sont pas à prendre à la légère). Faut-il dans cette situation considérer comme préférable un lien entre les différentes nominations, ou bien une décision immédiate et séparée sur le président de la Commission européenne ? La Présidence suédoise du Conseil insiste pour cette deuxième formule, car elle souhaite avoir à ses côtés pendant ce semestre une personnalité sûre de sa stabilité et ayant obtenu à l'avance le soutien non seulement du Conseil européen mais aussi du Parlement. Mais il est pratiquement impossible de ne pas évoquer en même temps la désignation des autres commissaires et leurs fonctions, et surtout celle des deux personnalités qui modifieront le fonctionnement institutionnel de l'UE: le président stable du Conseil européen déjà cité et ses prérogatives, et encore davantage le ministre européen des Affaires étrangères (même si cette dénomination s'est perdue en route) qui sera en même temps président permanent du Conseil « Relations extérieures » et vice-président de la Commission.
Les vacances s'annoncent, on le voit, denses en activité diplomatique et parlementaire.
(F.R.)