La clameur médiatique qui a accompagné la prise de position du président des États-Unis en faveur de l'adhésion de la Turquie à l'UE, avec les réactions qui lui on fait suite, est compréhensible ; une divergence euro-américaine proclamée aux niveaux les plus élevés, ça fait de jolis titres et ouvre des perspectives savoureuses de polémiques. Quant au fond, il n'y avait rien de nouveau. L'appui américain à l'entrée de la Turquie dans l'Europe organisée était connu, tout autant que l'opposition de la France et les réserves d'ailleurs.
Signification d'un discours. Ce n'est pas pour réanimer la divergence que M. Obama a évoqué le sujet, mais parce que lors de sa visite de réconciliation à Ankara, il entendait dire aux Turcs ce qu'ils souhaitaient entendre. L'aspect relatif aux relations turques avec l'UE était secondaire dans son discours, et même partiellement en contradiction avec ses aspects les plus significatifs. Après les moments difficiles de l'époque Bush, caractérisée par des actes turcs inamicaux (comme le refus de passage pour les soldats américains et l'interdiction de survol de l'espace aérien turc) et dans la perspective du casse-tête du Kurdistan irakien, l'objectif américain était la relance des relations bilatérales. En même temps, Barack Obama s'adressait aux musulmans du monde entier, avec l'affirmation solennelle « les États-Unis ne sont aucunement en guerre avec l'Islam » et la volonté affichée d'établir un partenariat avec le monde musulman. En analysant de près son discours, on constate qu'il se fonde sur une Turquie pratiquant une politique étrangère autonome, non encadrée dans le contexte communautaire. Il a dit: « La grandeur de la Turquie résulte de sa capacité d'être au centre ; ce n'est pas l'endroit où l'Est et l'Ouest se divisent mais où ils se rapprochent ». Et il a parlé d'un pont, qui, par définition, n'appartient ni à l'une ni à l'autre partie. Ankara devrait jouer un rôle essentiel dans les négociations de paix entre Israël et la Palestine ainsi que dans d'autres dossiers, comme le dialogue avec l'Iran, la relance des relations avec la Syrie, et aussi peut-être la coopération entre le Pakistan et l'Afghanistan. N'oublions pas que des territoires de l'ancienne URSS sont de langue turque et appartenaient en leur temps à l'empire ottoman…
La réaction de Nicolas Sarkozy, soulignant que la décision sur l'élargissement de l'UE revient aux États membres et à eux seuls, était logique et normale, ainsi que la réplique de M. Obama précisant qu'il avait simplement exprimé une opinion, tout comme les Européens s'expriment sur la politique américaine (et avec quelle vigueur critique, parfois…) ; tout aurait pu s'arrêter à cet échange de propos.
En fait, l'attrait médiatique de Barack Obama et de Nicolas Sarkozy aidant, c'est toute la problématique de l'adhésion turque qui a été ensuite évoquée dans les commentaires et les prises de position, sans arguments nouveaux pour ou contre. Les trois positions en présence peuvent être ainsi schématisées:
1. La position favorable à l'adhésion s'appuie sur l'opportunité de prouver que l'UE n'est pas un « club chrétien », et sur la contribution que cette évolution apporterait au dialogue des civilisations, ainsi que sur le renforcement de la présence européenne dans une zone cruciale du monde. Sans oublier l'exigence de respecter un engagement politique ancien et les avantages économiques de l'opération.
2. La position contraire à l'adhésion fait valoir l'évidence géographique (l'essentiel du territoire turc est clairement situé en Asie, ce qui est incompatible avec la notion même d'Union européenne), et, encore plus important, l'abandon qui en résulterait de toute velléité et tout espoir d'orienter l'UE dans le sens d'une Europe politique de nature plus ou moins ouvertement fédérale.
3. La position médiane consiste à appuyer la poursuite des négociations sans que le point d'arrivée soit précisé à l'avance: il pourrait résider aussi bien dans l'adhésion que dans une forme spéciale de partenariat ou d'association, à définir le moment venu à la lumière du résultat des négociations.
Le point faible est qu'aucune de ces trois positions ne prend en considération les arguments des deux autres. Les partisans de l'adhésion éliminent a priori l'objection géographique, pourtant évidente, et ne s'interrogent pas sur l'abandon du projet d'intégration politique européenne qui en résulterait (à ma connaissance, seul Michel Rocard a répondu que de toute manière le rêve fédéral s'est déjà évanoui). La troisième position est logiquement défendue par le président de la Commission européenne, à la recherche d'un compromis qui permette de respecter l'engagement européen à négocier, tout en tenant compte des divergences sur le point d'arrivée. Il faudrait prendre en considération les différents aspects.
Cette rubrique s'efforcera d'en présenter demain les éléments essentiels.
(F.R.)