Les bonnes réponses. Ni les cris d'indignation ni l'abandon de la salle ne représentaient, à mon avis, la réaction la plus appropriée au discours eurosceptique prononcé la semaine dernière à Bruxelles par le président tchèque Vaclav Klaus (voir notre bulletin n° 9844). Pour trois raisons: il a, comme tous les citoyens de l'UE, le droit d'exposer ses idées en toute liberté ; il a eu le courage politique de les présenter au Parlement européen, tout en étant conscient que l'accueil n'aurait pas été, comment dire, chaleureux ; les eurosceptiques existent, autant connaître leurs arguments et préparer les bonnes réponses, ce qui n'avait pas été fait en France et encore moins en Irlande en préparation aux deux référendums négatifs bien connus.
Scénario grotesque. Le président de la République ne détient pas, dans le système politique tchèque, le pouvoir exécutif. C'est au gouvernement et au parlement national, donc en définitive à la population, de s'exprimer. Elle le fera bientôt. Il faut être conscient que, dans une Europe à 27 et bientôt davantage, il y aura de plus en plus de cas où l'un ou l'autre État membre n'est pas d'accord sur un projet. Les procédures communautaires sont là pour en discuter. Mais si un projet a été longuement discuté en commun, s'il est le résultat de compromis tenant compte des positions différentes, si tous les États membres l'ont souscrit et si les pays qui le considèrent comme indispensable représentent une majorité écrasante, l'UE ne pourra pas répéter indéfiniment le scénario grotesque actuel, consistant à convaincre le réticent à s'exprimer une deuxième fois, lui faire à cet effet des concessions, réviser pour tous le projet convenu car il ne plaît pas à un.
Il n'est pas question d'expulsion, mais de permettre à ceux qui le veulent d'avancer, en laissant autant que possible la porte ouverte aux autres. C'est ainsi qu'ont été réalisées les deux dernières avancées essentielles de la construction européenne: la création de l'espace Schengen (qui était d'ailleurs né en marge des procédures communautaires) et la zone euro. Si un pays préfère sortir de l'UE, la porte de sortie sera ouverte ; libre à chacun de préférer d'autres formes de coopération, qui peuvent d'ailleurs être étroites et efficaces. C'est le cas de la Norvège et de la Suisse, ça a été longtemps le cas de la Grande-Bretagne et des pays scandinaves. Mais l'époque est finie des prières et des concessions spéciales ; l'intégration européenne ne progresserait jamais en s'alignant chaque fois sur la position du plus réticent.
L'équivoque à éliminer. Dans le cas du président tchèque, il faut éliminer d'abord une équivoque. L'affirmation de M. Klaus selon laquelle il n'est pas contre l'intégration européenne mais contre certaines de ses modalités ne doit pas être prise au sérieux. On la connaît depuis longtemps. C'est la position de tous les eurosceptiques, c'était la position britannique il y a un demi-siècle, lorsque Londres préconisait une zone européenne de libre-échange ; cette zone avait même été créée, avec la Suisse et les pays scandinaves, jusqu'au moment où ils ont tous demandé l'adhésion. M. Klaus se dit favorable à l'unité européenne. Qui rejetterait aujourd'hui la coopération, le marché sans frontières, la fin des conflits ? M. Klaus s'oppose à approfondir l'intégration et à transférer au niveau européen d'autres pouvoirs de décision. Or, son pays vient de vivre à ce sujet une expérience instructive. Je la rappelle brièvement.
Expérience instructive. Au moment de réagir à la phrase de Nicolas Sarkozy critiquant les délocalisations des firmes automobiles françaises, les autorités tchèques ont constaté que l'arme dont elles disposaient ne pouvait consister que dans l'appel aux règles communautaires et aux institutions supranationales de l'UE; et ces dernières ont immédiatement répondu. Ce n'est pas un problème tchèque spécifique: un État membre, petit ou moyen, que peut-il faire seul contre une décision d'un grand pays entravant une délocalisation ou octroyant des aides discriminatoires ? Rien, s'il n'y avait pas des règles et des procédures communautaires et des institutions en mesure de les faire respecter. Il en est de même pour la monnaie unique: il est parfaitement contradictoire d'envisager l'adhésion à la zone euro et de rejeter en même temps les pouvoirs supranationaux. Une monnaie doit être gérée au jour le jour par des organes supranationaux dont font partie les banques centrales des pays de la zone, mais qui sont indépendants et dont les décisions s'imposent.
Influence légitime. Les remarques qui précèdent ne touchent en rien le souhait légitime d'influencer l'orientation des politiques communautaires. C'est en améliorant le fonctionnement de l'UE et en renforçant ses institutions que ceci est possible, ainsi que le prévoit le Traité de Lisbonne. Chaque citoyen sera appelé à voter bientôt pour élire les parlementaires européens ; il participera ainsi, par son vote, à la définition des orientations européennes futures. Si un pays préfère rester en marge, il peut le faire, en acceptant les conséquences de son choix et en reconnaissant le droit d'agir à celui qui a une opinion différente.
(F.R.)