Strasbourg, 13/01/2009 (Agence Europe) - Preuve tangible de l'intégration européenne, aujourd'hui partagé par 329 millions de citoyens de seize États membres de l'UE, l'euro est surtout le fruit d'une vision politique. Un projet qui fête ses dix ans d'existence, mais qui a germé bien avant l'introduction de la monnaie unique en 1999. Portée par quelques figures emblématiques, dépassant le scepticisme initial (parfois durable), l'idée d'Union économique et monétaire (UEM) s'est peu à peu imposée pour devenir réalité avec le Traité de Maastricht. Lors d'une séance solennelle, mardi 13 janvier à Strasbourg, le Parlement européen a célébré le dixième anniversaire de la monnaie unique. Les députés présents ont rendu un hommage unanime aux architectes de l'UEM, à leur vision et à leur engagement européen. Démarche jugée irréversible pour ceux qui ont franchi le pas, l'adhésion à l'euro est devenue avec la crise une perspective de plus en plus engageante pour ceux qui s'y préparent ou hésitent. Si l'attrait de la zone euro ne s'est pas démenti au bout de 10 ans, le pilier économique de l'UEM tarde toujours à se mettre en place.
La zone euro est devenue un signe de stabilité et la monnaie a progressivement gagné la confiance de ceux qui l'utilisent, au point de devenir un facteur de stabilité face à la crise, s'est félicité Hans-Gert Pöttering. « L'UEM est un pas irréversible vers une intégration politique et économique », a jugé le président du Parlement, pour qui l'adoption de l'euro aura été un signal que l'UE peut développer « une politique orientée vers l'avenir ». Une monnaie est un moyen de paiement, mais c'est beaucoup plus, elle est liée à l'identité culturelle. L'euro constitue ainsi « un des résultats les plus positifs de l'unification européenne », c'est aussi « l'expression d'un avenir commun et pacifique », a ajouté M. Pöttering, convaincu que l'adhésion d'autres pays contribuera au renforcement de la zone.
« Lorsqu'une idée correspond à la nécessité de l'époque, elle cesse d'appartenir aux hommes qui l'ont inventée et elle est plus forte que ceux qui en ont la charge », a pour sa part lancé Jean-Claude Trichet en paraphrasant Jean Monnet. Selon le président de la Banque centrale européenne (BCE), « un jour, la création de l'euro sera considérée comme une étape décisive sur le long chemin menant à une union de plus en plus étroite entre les peuples européens ». Facteur de dynamisme et de stabilité des prix, la monnaie unique a contribué à protéger les revenus et l'épargne, encouragé l'investissement, la création d'emplois et la prospérité. « Elle a amélioré la transparence des prix, renforcé les échanges commerciaux et favorisé l'intégration économique et financière au sein de la zone euro et avec le reste du monde ». Des succès que l'on doit à la détermination de plusieurs hommes politiques visionnaires et à une coopération efficace entre les institutions européennes qui se vérifie encore en période de crise. Ne vaut-il pas mieux « traverser une tempête financière sur un grand navire robuste tenant bien la mer que sur un frêle esquif », s'est ainsi interrogé M. Trichet, en vantant la cohérence de la réponse européenne. L'euro est fermement établi, il est temps de le fêter, mais de nouveaux défis s'annoncent. Beaucoup de travail reste à accomplir pour remédier aux faiblesses du système financier mondial, mais aussi pour améliorer le pilier économique de l'UEM (mise en œuvre du Pacte de stabilité et de croissance, améliorations de la productivité et réductions des divergences concurrentielles au sein de la zone euro) et pour gérer son élargissement.
Enthousiaste de la première heure et seul dirigeant politique en exercice à avoir participé aux négociations sur le Traité de Maastricht (approuvé en décembre 1991 et signé le 7 février 1992), Jean-Claude Juncker n'a pas manqué de rappeler les difficultés qui ont émaillé la genèse de l'euro, depuis la mise en place de l'ECU au non danois, en passant par la crise du Système monétaire européen (SME). Mais, en fin de compte, avec l'euro, comme avec le marché intérieur ou l'élargissement, « l'Europe a démontré sa capacité à formuler de grandes ambitions », a souligné le Premier ministre et ministre des Finance luxembourgeois. Dirigeants visionnaires et déterminés, Pierre Werner, Helmut Kohl, François Mitterrand, Jacques Delors ou Valéry Giscard d'Estaing « n'auraient pas pu s'imaginer le succès si rapide de leur projet politique », a-t-il insisté. Désormais, « l'euro est une ancre de stabilité, il protège ses citoyens des effets les plus adverses de la crise économique », mais « 2009 sera une année extrêmement difficile pour l'économie de l'espace euro ». Au plan interne, « les gouvernements vont devoir agir ensemble pour contenir les effets de la crise » et la protection que confère l'euro reste directement liée à notre crédibilité à mettre en œuvre des politiques saines. Au plan externe, « nous devrons tirer les enseignements de la crise » et tenter de remédier à la représentation internationale de l'euro trop fragmentée par le jeu des intérêts nationaux, rappelle M. Juncker. Et d'insister: « L'UEM est un projet économique oui, mais c'est d'abord un projet politique. Par conséquent, nous devons mettre à profit la deuxième décennie de l'euro pour parfaire l'UEM en renforçant ses instances politiques sur le plan interne et externe ».
Sur la même longueur d'onde, Joaquin Almunia a lui aussi salué les nombreux avantages de la monnaie unique, toujours perceptibles actuellement. « Ceux qui pensent que l'UEM n'est pas préparée à faire face à la crise se trompent », a martelé le commissaire aux Affaires économiques et monétaires. Sans l'euro, nous serions victime de la volatilité des taux de change et les monnaies des États membres subiraient des attaques spéculatives. Au lieu de cela, la zone euro a acquis une « réputation de forteresse et de stabilité » et atteint un niveau d'endettement budgétaire le plus bas des dernières années. Et de saluer le travail de la BCE, « notre phare, notre guide (qui) a contribué à empêcher un très grand krach financier ».
Ayant œuvré avec le chancelier allemand de l'époque Helmut Schmidt à l'avènement du SME et de l'ECU (qui vit le jour en 1979 pour stabiliser les monnaies européennes), Valéry Giscard d'Estaing a dit sa fierté face à la réussite de l'euro. « Je suis de ceux qui pensent qu'il vaut mieux éviter les commémorations, mais celle-ci est justifiée car il s'agit de la plus grande contribution à l'intégration européenne depuis l'élection du PE au suffrage universel en 1979 », a déclaré l'ancien président français. « Le chemin a été long à parcourir », s'est-il souvenu, en citant le rôle précurseur du rapport de Pierre Werner en 1970, l'impulsion franco-allemande entre 1975 et 1980 suivie d'une période de demi-sommeil entre 1980 et 1988 et la reprise de la marche en avant avec la création du comité Delors aboutissant au Traité de Maastricht. La monnaie unique est un véritable « bouclier contre la crise et un socle pour la croissance sans inflation », sans laquelle « l'Europe continentale serait secouée aujourd'hui par une tornade monétaire qui aggraverait la crise économique », apprécie VGE. « Gardons-nous par contre de vouloir donner à l'euro une dimension mondiale, qui flatterait notre vanité mais qui multiplierait nos risques », tempère-t-il: « L'euro est la monnaie du continent européen et doit exprimer sa culture particulière, de raison et de stabilité, dans le concert des autres monnaies centrales ». Inutile, en revanche, de « faire attendre trop longtemps l'opinion publique » concernant la remise en ordre de la régulation bancaire de la zone euro. Il serait souhaitable, selon lui, de faire appel à l'article 105§6 du traité CE qui autorise le Conseil à demander à la BCE de mener cet ajustement et de superviser son application (pour les établissements de crédit et autres établissements financiers mais pas les entreprises d'assurances). Il y a besoin d'une forte impulsion, d'une expertise et d'un calendrier que la BCE pourrait définir et que l'Eurogroupe pourrait adopter et mettre en œuvre, suggère-t-il. En effet, « l'euro, ce symbole d'intégration, doit nous donner le courage d'avancer plus loin dans la construction de cette Europe toujours plus unie que nous proposent les traités et que nous peinons à mettre en place. À la fatalité de l'échec, opposons la dynamique du succès. Aujourd'hui, ici, le succès a un très beau nom, il s'appelle euro ».
Saluant elle aussi le succès d'une vision, d'une volonté politique, pas un succès du marché, la présidente de la commission des Affaires économiques et monétaires du PE, la socialiste française Pervenche Berès, a souhaité ouvrir deux nouveaux chantiers: celui de la coopération économique (« si nous avions progressé dans l'Union économique aussi vite que dans l'Union politique, nous serions aujourd'hui encore mieux dotés ») et celui de la représentation externe de la zone euro (s'il ne s'agit pas de revendiquer pour l'euro le statut de monnaie de réserve, on ne peut « pas rester passifs sur la scène internationale »). Rapporteur avec elle sur « les 10 ans de l'UEM » (EUROPE n° 9785), Werner Langen a aussi souligné les risques qui pointent à l'horizon, notamment les écarts entre les intérêts pour les emprunts publics. Et d'insister pour tout futur élargissement de la zone euro: « Il ne doit pas y avoir de ristourne spéciale » et chaque candidat devra respecter les critères de Maastricht.
Rappelant que l'inflation ressentie par de nombreux citoyens diverge avec les chiffres officiels et les critiques émises à l'encontre de la politique monétaire de la BCE jugée responsable de l'appréciation de l'euro, Jean-Paul Gauzès (PPE-DE, français) a estimé que « la crise a modifié la plupart de ces appréciations ».Nous devons maintenant amplifier la coordination des politiques économiques, juge-t-il, comme Robert Goebbels. « La BCE a fait ce qu'il fallait faire » mais l'euro « n'a pas assez dynamisé l'économie », précise cependant le socialiste luxembourgeois. Si la BCE s'occupe de la politique monétaire et si la Commission européenne fait figure de consultant de luxe, « les vrais acteurs économiques restent les États qui marchent en ordre dispersé ». L'UEM est « un petit miracle », mais c'est « maintenant en période de crise que la BCE fait vraiment ses preuves », observe Wolf Klinz (ADLE, allemand), pour qui une monnaie unique sans politique fiscale commune est un grand défi qui subsiste. Né d'une volonté de converger, l'euro illustre combien une politique commune est fondamentale lorsque des intérêts vitaux sont en jeu, comme cela pourrait être le cas aussi en matière énergétique en ce moment, souligne Cristiana Muscardini (UEN, italienne). « L'Europe politique ne s'est pas faite et reste un problème » pour Alain Lipietz (Verts/ALE, français), qui s'il n'est pas convaincu par le Traité de Maastricht se dit « plutôt séduit par l'évolution de la stabilité économique et monétaire ». « On ne peut pas être d'accord avec ce statut de fausse autonomie de la BCE » qui sous-évalue l'euro et entraîne la contraction de l'économie européenne, a regretté Ilda Figueiredo (GUE-NGL, portugaise), alors que Nigel Farage (IND-DEM, britannique) reste persuadé que l'euro ne fêtera pas son 20ème anniversaire. Une prédiction d'échec qui résonnait déjà il y a 10 ans, mais dont la clairvoyance a été démentie sans peine. (A.B.)