Un geste éloquent. Qui n'a pas vu à la fin de la semaine dernière - en photo, à la télévision ou sur Internet - l'image de Vladimir Poutine serrant la main au président du Conseil européen, Mirek Topolánek ? Ce geste représentait la conclusion de l'accord entre l'UE et la Russie concernant les observateurs chargés de surveiller le flux de gaz naturel russe destiné à l'Europe via l'Ukraine (accord partagé ensuite par le gouvernement ukrainien). Après la négociation conduite par l'UE en tant que telle (présidence du Conseil, Commission européenne, Haut représentant de la PESC, avec l'appui du Parlement européen qui avait en pratique ouvert le dialogue spécifique avec les deux pays concernés), le geste cité avait une signification symbolique forte. Je crois que la Présidence tchèque a compris à ce moment à quel point l'UE représente déjà une réalité politique forte, bien au-delà du rôle de gestion du marché unique et de simple coordination des positions nationales (voir cette rubrique dans le bulletin n° 9814). L'action directe des institutions communautaires a représenté l'élément déterminant en vue de la fourniture normale de gaz russe, même si les dernières nouvelles indiquent des complications supplémentaires (voir pages suivantes).
L'UE en tant que telle. Au départ, la Commission européenne avait commis, à mon avis, une erreur, en insistant sur la responsabilité exclusive de la Russie et de l'Ukraine pour régler leur différend. C'est une divergence commerciale entre ces deux pays, disait-on à Bruxelles, et c'est à eux de la résoudre. Le président Barroso avait ensuite corrigé partiellement le tir, en mettant l'accent sur l'obligation pour la Russie de respecter intégralement ses obligations de fourniture de gaz à l'UE, et pour l'Ukraine de jouer loyalement son rôle de pays de transit. Faute du retour rapide à la situation normale, avait souligné M. Barroso, la Russie aurait compromis son rang de fournisseur fiable et l'Ukraine aurait remis en cause son statut de pays candidat à participer au partenariat oriental que l'UE lancera prochainement. Mais c'est le Parlement européen qui avait compris le premier l'exigence que l'UE intervienne en tant que telle dans la dispute, et qui avait en pratique introduit les institutions communautaires dans la négociation, en invitant les dirigeants de Gazprom (Russie) et de Naftogaz (Ukraine) à s'exprimer devant sa commission des Affaires étrangères, convoquée en réunion extraordinaire. Dans ce contexte, la Russie s'était en pratique engagée à rétablir l'approvisionnement normal de gaz dès que les « observateurs » seraient installés, et l'Ukraine avait accepté la mission de contrôle en garantissant l'approvisionnement vers l'Europe à 100% dès que 100% des fournitures russes auraient été rétablies, s'engageant à garantir en 36 heures le flux normal. L'UE en tant que telle était ainsi intervenue dans la négociation. La Présidence tchèque n'avait pas pris l'initiative mais elle a vite compris qu'elle ne pouvait pas se limiter à convoquer des réunions internes à l'UE, et elle a joué son rôle en liaison avec la Commission européenne et le Haut représentant de la PESC. Et voilà M. Topolánek à Moscou en mission hautement politique, en laissant de côté la doctrine selon laquelle l'UE ne serait qu'une organisation économique chargée de gérer le marché commun, sur le modèle de l'AELE.
Plus vite que prévu. Je ne parlerai pas de doctrine ; chacun est libre de ses opinions. Mais les États membres les plus frappés par l'interruption des fournitures russes ont sans doute compris qu'au titre individuel ils n'ont qu'un poids modeste face à Moscou (et peut-être, pour l'un ou l'autre, que les États-Unis sont trop éloignés et ont d'autres soucis pour intervenir de manière concrète). Pour la Présidence tchèque, la prise de conscience du rôle de l'UE en tant que réalité politique mondiale est arrivée plus vite que ne s'imaginaient peut-être ceux qui avaient prévu un semestre ayant des ambitions modestes, axé sur la mise en œuvre de projets déjà existants, tout au plus avec une certaine accélération. Le premier Conseil de l'UE convoqué à Prague par la Présidence tchèque a approuvé une déclaration qui dessine une véritable politique européenne de l'énergie, impliquant la responsabilité et la solidarité de tous les pays membres, couvrant l'interconnexion des réseaux énergétiques et prévoyant même un mécanisme de crise, d'alerte rapide. Alexandr Vondra, vice-Premier ministre chargé des Affaires européennes, a annoncé que la sécurité énergétique sera à l'ordre du jour de la prochaine session du Conseil « Affaires générales/Relations extérieures ». Est-il besoin de rappeler que le Traité de Lisbonne prévoit une politique énergétique commune et ouvre la voie à sa réalisation ?
La prise de conscience devrait s'étendre aussi aux partis politiques tchèques, au parlement national et même à l'opinion publique. Bien entendu, les eurosceptiques ont eux aussi le droit de s'exprimer à leur guise ; la création du nouveau parti politique dirigé par Petr Mach (ancien conseiller du président de la république Vaclav Klaus) est même à considérer comme positive car elle apporte de la clarté.
(F.R.)