Un message politique de Dmitri Medvedev. Les évaluations des résultats du Sommet UE/Russie de la semaine dernière ne sont pas uniformes. Plusieurs commentaires ont mis l'accent sur la décision d'ouvrir enfin, avec plusieurs mois de retard, les négociations sur l'accord de partenariat depuis longtemps envisagé; d'autres, sur les difficultés à surmonter. Les deux aspects sont, l'un et l'autre, bien réels. La décision de créer un «partenariat stratégique» a une portée qui dépasse de loin l'écho modeste suscité par l'ouverture, ce vendredi même, des négociations ; en même temps, il est vrai que les obstacles sont considérables. Je crois que, dans l'ensemble, l'optimisme est justifié, si certaines conditions sont respectées. Les résultats peuvent être plus rapides et concrets que ceux d'autres projets annoncés avec un battage impressionnant mais largement rhétoriques et irréalistes, comme la zone de libre-échange euro-méditerranéenne ou l'accord de libre-échange UE/Mercosur. Dans le cas russe, les objectifs sont largement partagés des deux côtés.
Avant le Sommet, le nouveau président russe Dmitri Medvedev avait fait un geste politique en dessinant, dans une conférence à Berlin, les contours d'un monde occidental à trois têtes: Russie, Europe et États-Unis. C'est une vision radicalement nouvelle. On divisait autrefois la planète en trois parties: le monde occidental, le monde communiste et le «tiers monde» (pays en développement). Seul ce dernier terme est encore parfois repris, alors qu'il n'a plus aucune signification. Et voici qu'un président russe situe son pays dans le monde occidental ! Il ne faut évidemment pas exagérer l'importance d'une allocution universitaire, mais M. Medvedev avait de toute évidence l'intention de faire passer un message. Il savait que l'Europe s'interrogeait sur son attitude, sur sa personnalité, sur ses intentions, et il a voulu donner une réponse. Les bases idéologiques pour sortir les relations UE/Russie d'une phase souvent tumultueuse, aujourd'hui existent.
Deux divergences fondamentales. Mais l'orientation théorique de M. Medvedev ne signifie aucunement que l'évolution soit facile. Ceux qui ont fait l'expérience d'une négociation avec la Russie sont unanimes: les Russes sont des négociateurs habiles, souvent têtus, et ils ne paraissent jamais pressés. La phase préparatoire à la relance actuelle avait été d'ailleurs instructive ; l'ouverture des négociations était liée à des dossiers particuliers, comme des restrictions aux exportations de viande ; et si certains comportements d'un pays balte déplaisaient à Moscou, les fournitures d'hydrocarbures russes lui étaient interrompues. Et toujours pour des raisons techniques sans rapport avec le contentieux réel…
Sur le plan des principes, deux divergences étaient déjà apparues avant l'ouverture des négociations formelles, l'une de caractère apparemment formel (la nature de l'accord, voir notre bulletin n° 9692), l'autre concernant l'enjeu fondamental des relations futures: l'énergie. Sur le premier point, un diplomate a ainsi résumé l'enjeu: « Il faudra se situer quelque part entre une simple table des matières et une encyclopédie. » Le deuxième point anticipe un aspect essentiel des négociations.
Avant le Sommet, les responsables de Gazprom avaient multiplié les déclarations conquérantes sur les ambitions de leur entreprise, qui aspire à devenir le premier distributeur de gaz naturel aux utilisateurs européens, en gardant, bien entendu, le double rôle de producteur et de transporteur. Deux commissaires européens, Peter Mandelson et Neelie Kroes, ont déjà répondu de façon ferme: l'activité de Gazprom dans l'UE devra évidemment respecter les règles communautaires (et donc la séparation production/transport, dans la forme qui sera en définitive retenue par l'UE), de la même manière que les entreprises européennes actives en Russie doivent respecter la législation russe. C'est un premier exemple des difficultés que rencontreront les négociations sur les dossiers énergétiques.
L'exigence (difficile) d'une UE compacte. Pour l'UE, l'essentiel sera de présenter un front compact. C'est une exigence à première vue évidente ; mais pour le secteur «énergie», elle doit être soulignée et réaffirmée, car jusqu'à présent, c'est le critère «chacun pour soi» qui a dominé, aussi bien au niveau gouvernemental qu'à celui des entreprises. Plusieurs États membres se sont empressés de nouer des liens privilégiés avec la Russie, en dehors de toute politique européenne ; l'affaire des gazoducs en est une illustration à la fois exemplaire et désolante. Dans ce domaine, la Russie est forte et compacte, c'est l'UE qui est divisée et donc faible. Pourtant, les atouts dont l'UE dispose sont incalculables: les débouchés, la durée, les technologies, les investissements. Ce n'est qu'en agissant comme ensemble que l'UE pourra les utiliser efficacement.
(F.R.)