Les éléments essentiels d'une compréhension retrouvée du rôle de l'agriculture, pour le monde et pour l'Europe, sont réunis (voir cette rubrique d'hier). Mais bien des préjugés ici ou là subsistent, et surtout le passage de la prise de conscience à l'action demeure difficile. Certains aspects sont vivement controversés, notamment les biocarburants et les organismes génétiquement modifiés (OGM). Les savants ne sont pas d'accord entre eux et le ton des polémiques entre les forces politiques est souvent excessif. Certaines prises de position paraissent davantage motivées par les convictions politiques que par l'évaluation des arguments, le tout compliqué par le poids des intérêts économiques et financiers en jeu.
Les biocarburants et l'irrationnel. Il n'est pas possible que les biocarburants, invoqués il y a quelque temps comme les sauveurs du climat contre la pollution pétrolière, soient devenus tout d'un coup les ennemis de l'humanité et la source de tous les maux. Les forces politiques qui critiquaient, hier, comme insuffisamment ambitieux l'objectif européen de production, dénoncent aujourd'hui les biocarburants comme responsables des pénuries alimentaires en réclamant à grands cris un moratoire immédiat pour toute la production.
L'enthousiasme d'hier était excessif, les malédictions actuelles le sont tout autant. En Europe, les terrains consacrés à la production de biocarburants sont très nettement inférieurs aux terres mises en jachère dans le but de réduire la production alimentaire et de faciliter les importations, au profit du grand commerce et des multinationales et au détriment de la production vivrière notamment en Afrique. L'Europe doit éliminer les jachères artificielles et imposées, et en même temps concentrer ses efforts sur les biocarburants de la deuxième génération qui utilisent les déchets et la biomasse ; ce sera de l'argent mieux dépensé que celui nécessaire pour courir après les spéculations qui gonflent le prix du pétrole. Parallèlement, les autorités européennes doivent prendre sérieusement en considération les objections au développement excessif des biocarburants, qu'elles soient de nature environnementale ou alimentaire ou technique. Ces objections sont parfois sérieuses et bien fondées ; il faut en tenir compte, ainsi que d'ailleurs des arguments en sens opposé que fait valoir le président du Brésil. Pour le moment, ce dossier semble dominé par l'irrationnel.
Les OGM ou le dialogue impossible. Le dossier des organismes génétiquement modifiés (OGM) est tout aussi complexe et controversé. Au lieu d'arguments et de données objectives, les partisans et les opposants des OGM se lancent des anathèmes et des excommunications, sans tenir aucun compte des raisons de l'autre. Les arguments a priori et le ton haineux empêchent le dialogue. En fait, il existe des raisons valables aussi bien pour que contre. Lorsqu'un parasite détruit une récolte entière, entraînant la ruine d'une exploitation, la misère et la faim, comment contester l'utilité d'une semence qui résiste à ce parasite ? Mais parallèlement, combien de contre-indications ! La dépendance pérennisée des agriculteurs par rapport aux entreprises colossales qui détiennent les brevets, le risque de diffusion involontaire, et surtout la perte de biodiversité, richesse irremplaçable que l'homme a le devoir sacré de sauvegarder afin que la terre vive…
Je reconnais n'avoir pas encore été en mesure de me former une opinion claire. Mais je suis en bonne compagnie: le débat de la semaine dernière au Parlement européen (voir le compte-rendu dans notre bulletin n° 9651) a confirmé qu'aucune certitude n'existe, même pas pour savoir si les OGM sont utiles aux éleveurs en réduisant les coûts des aliments pour animaux, et la Commission européenne a confirmé que les Etats membres ne parviennent pratiquement jamais à définir une majorité qualifiée pour ou contre l'un ou l'autre OGM. Je suis convaincu qu'une grande prudence et la réticence restent nécessaires.
Comment aider les pays pauvres ? Sur un plan général, le critère prioritaire des politiques agricoles est l'intérêt des pays pauvres qui sont vraiment menacés par les pénuries alimentaires et par les famines. Mais à ce sujet également les perplexités sont nombreuses. Le commissaire européen au Développement, Louis Michel, ne nous aide pas beaucoup. Il énonce d'abord des banalités évidentes: en matière de développement, le fondement est l'agriculture ; c'est elle qui nourrit les populations. On s'en doutait. Il faut avoir comme objectif l'autosuffisance de chaque pays. C'est déjà mieux, car ce n'était pas l'orientation d'hier. Mais en même temps il rejette l'envoi des surplus alimentaires européens dans les pays en crise car cela peut déstabiliser les productions locales, et il déconseille d'augmenter la production européenne car ceci aurait des effets sur les cours mondiaux. Ici, il est plus difficile de le suivre: les vraies urgences ne sont-elles pas justement, au moins à titre provisoire, les aides alimentaires aux pays en crise et la baisse des cours mondiaux ?
(F.R.)