Sur la base de l'analyse publiée hier dans cette rubrique, je ne crois pas que le document Mandelson sur la stratégie commerciale de l'UE puisse avoir des suites opérationnelles dans des délais prévisibles. Il est davantage un exposé d'intentions qu'un programme ; certaines des évolutions qu'il annonce pourraient même être dangereuses. L'intention d'agir pour que les marchés des pays tiers s'ouvrent davantage aux exportations communautaires et l'indication d'une plus grande fermeté de l'UE dans l'exigence d'une réciprocité effective sont évidemment positives, et le soutien sans réserves des entreprises européennes (UNICE), des petites et moyennes entreprises et des chambres de commerce est logique. Toutefois:
1. L'appel à la conclusion de zones de libre-échange avec le Mercosur, l'Asean, la Russie, l'Inde, les pays du Golfe, la Corée du Sud, etc. n'est absolument pas réaliste. Deux hypothèses sont possibles. La première est que la Commission subordonne effectivement la conclusion des négociations avec ces pays à toutes les conditions qu'elle indique dans sa stratégie. Elle a écrit: «Pour avoir un effet positif, les Accords de libre-échange doivent couvrir un vaste domaine, prévoir la libéralisation de tous les échanges et aller plus loin que les disciplines de l'OMC.» Ces accords couvriraient en particulier les investissements, les marchés publics, les règles de concurrence, etc. Or, les plus importants des pays tiers cités refusent de s'engager dans ces domaines, ou bien ils rejettent l'hypothèse de la réciprocité, que ce soit sur le plan multilatéral (dans le Doha round) ou bilatéral. Dans plusieurs cas, l'UE négocie avec eux depuis des années sans résultat. Il n'existe aucune chance que les choses changent.
La deuxième hypothèse est que certaines exigences insérées dans le document y soient pour la forme, pour le principe, et qu'en réalité M. Mandelson, avec l'appui de M. McCreevy, vise l'ouverture des frontières, de l'Europe dans tous les cas et des autres autant que possible, en laissant tomber les rêves de gouvernance mondiale: respect de normes environnementales et sociales, protection de l'autonomie alimentaire (de l'Europe comme de tous les pays en mesure de l'atteindre) et ainsi de suite. L'indication selon laquelle les accords recherchés impliquent «la libération de tous les échanges» semble annoncer l'abandon du principe selon lequel l'agriculture est un secteur particulier, lié à l'autonomie alimentaire (déjà citée), à la protection de la nature, à la qualité de l'alimentation, au respect des animaux, à l'équilibre territorial, aux traditions. Il revient alors aux Etats membres et au Parlement européen de rectifier le tir et d'enterrer les velléités injustifiées, comme ils l'avaient fait lorsque Sir Leon Brittan avait lancé (sous le regard distrait ou passif de trop de commissaires) le projet d'une zone de libre-échange avec les Etats-Unis.
2. Les orientations et initiatives positives pour les intérêts de l'Europe et du monde (elles sont nombreuses) doivent être poursuivies et négociées avec détermination. Au-delà de la doctrine générale, dans le concret quelque chose commence à bouger. Le lendemain de l'approbation de la nouvelle stratégie, la Commission a diffusé la liste des pays principalement responsables de contrefaçon et de piratage: Chine, Russie, pays du Mercosur, pays de l'Asean (Thaïlande, Malaisie, etc.), Ukraine, Turquie, Corée du Sud, Chili (voir notre bulletin n. 9280). Plusieurs autres documents sont annoncés: le premier sur la stratégie commerciale spécifique à l'égard de la Chine, annoncé pour le 24 octobre ; le second précisera les initiatives que la Commission envisage pour combattre la contrefaçon (en coopérant avec les pays concernés si possible, mais sans exclure des recours à l'OMC) ; le troisième lancera une nouvelle stratégie pour l'accès au marché, avec l'accent mis sur les barrières non tarifaires ; le quatrième indiquera les initiatives visant l'ouverture des marchés publics à l'étranger ; le cinquième procédera au réexamen des instruments de défense commerciale, tout en sauvegardant leur efficacité (ce qui imposera une certaine vigilance). Il ne reste qu'à attendre.
Les intentions citées sont réalistes et relèvent d'une défense correcte des intérêts européens, étant entendu que l'Europe devra agir dans le respect des normes internationales et des engagements souscrits, dans un cadre de réciprocité équitable. L'évaluation de la nouvelle stratégie peut donc devenir positive, à trois conditions: a) les élucubrations sur des zones de libre-échange tous azimuts sont là surtout pour la forme (du type de la prétendue zone de libre-échange euro-méditerranéenne pour 2010) ; b) le document Mandelson sera suivi d'un autre prenant en considération les aspects ici négligés, c'est-à-dire les exigences environnementales et sociales et les intérêts spécifiques des pays pauvres ; c) les initiatives annoncées concernant la contrefaçon, la réciprocité, etc. sont effectivement mises en œuvre.
(F.R.)