Etienne Davignon a fait cette semaine sa rentrée dans le débat européen, lors d'un «mardi d'EurIFRI» (déjeuners-débats organisés par la branche européenne de l'Institut IFRI, dirigée par Pierre Defraigne). Sa situation est enviable: ayant une expérience unique des affaires de l'Europe (collaborateur direct de Paul-Henri Spaak, auteur d'un rapport célèbre sur l'Europe politique, vice-président de la Commission européenne, et j'en passe), il est en même temps libre de toute attache de parti ou de clan.
L'Europe n'est pas bloquée. Le Vicomte a parlé de la crise européenne avec sa liberté de ton habituelle. Il est conscient de cette crise, il en reconnaît la gravité, mais il «raisonne positif». Ce qui ne signifie pas qu'il soit platement optimiste, mais qu'il ne la dramatise pas et qu'il s'insurge contre la tendance à la résignation. Rien n'est totalement nouveau dans ce qui arrive ; a-t-on oublié que pendant une certaine période l'un des Etats membres fondateurs ne participait plus à l'activité communautaire ? Aujourd'hui, c'est la manière de présenter les difficultés et les divergences qui est désolante. L'Europe est-elle bloquée ? C'est à la mode de le dire et de l'écrire, mais c'est faux. Ecoutons le Vicomte: « L'incapacité de l'UE à faire valoir ses résultats me rend dingue ! On n'en parle pas. Et dès qu'il y a un accord ou un compromis, on minimise sa portée et signification. C'est grotesque. Tout montre que l'Europe n'est pas paralysée, mais chaque fois qu'on avance, la réaction est: on aurait pu faire mieux ». C'est évident que l'on peut toujours faire mieux ! Mais quand on est 25, il est absurde de mettre toujours l'accent sur le détail qui déplaît. Il en résulte une atmosphère qui dérègle le fonctionnement communautaire. La Commission hésite parfois à proposer ce dont l'Europe a besoin parce qu'elle écoute au préalable les opinions de tous les Etats membres ; elle recueille ainsi une vingtaine de positions différentes. Il faut au contraire évaluer si une initiative est nécessaire et si elle apporte une valeur ajoutée à l'Europe ; si la réponse est positive, on la propose. Et les chefs de gouvernement ? Si on les interroge, on voit qu'ils considèrent une réunion comme positive «s'ils ne se sont pas engueulés ». Et alors on évite les sujets qui fâchent, ce qui est incompatible avec l'efficacité, les résultats.
Admettre la différenciation mais en changeant la méthode. Quoi faire ? Surtout pas démanteler le traité constitutionnel, car on ne peut pas trouver un consensus meilleur ; recommencer à zéro n'aurait pas de sens. Et si un pays n'est pas d'accord ? Il faudra alors accepter de ne pas avancer tous ensemble ; admettre la différenciation, mais en changeant la méthode, le point de départ étant qu' on ne peut pas obliger un pays à accepter ce qu'il ne veut pas, mais ce pays ne peut pas empêcher les autres de le faire. Comment ? La théorie des cercles concentriques renforce la méfiance. Les propositions de la Commission doivent s'adresser à tous: par nature, la Commission ne doit pas exclure quelqu'un d'un projet: toutefois, «ceux qui ne veulent pas y être à ce moment-là, ils sont libres de ne pas participer ; mais ce sont eux qui le décident. Selon Etienne Davignon, la différenciation comporte davantage de risques que de se dire: ce serait une initiative nécessaire mais on ne la fait pas parce quelqu'un n'en veut pas. « La différenciation n'est pas un objectif, mais une conséquence», la conséquence du non de tel ou tel Etat membre. Mais l'expérience enseigne que, pour n'importe quel pays, le « non » perpétuel est une position difficile à tenir. D'ailleurs, on ne demande à personne de renoncer à sa souveraineté, mais de la mettre en commun dans certains domaines bien définis.
Le devoir de franchise. Quoi retenir encore ? Des remarques du Vicomte sur les limites des référendums nationaux et quelques perplexités sur l'hypothèse de référendums européens: si la majorité d'un pays vote contre et l'on réalise quand même ce qu'il rejette, il lui restera l'impression qu'on lui impose ce qu'il ne veut pas. Quant aux limites géographiques de l'Europe, Etienne Davignon estime qu'il faut oser la clarté. L'Europe a une «surface géographique» qui doit être respectée, en évitant le piège de vouloir résoudre des questions circonstancielles (liées à des cas particuliers ou à des problèmes momentanés, celui du Bélarus un jour, de la Turquie un autre) par des réponses générales. Pour les pays situés en dehors de la surface géographique européenne, il faut mettre au point les politiques appropriées, en expliquant la situation et ne donnant jamais à un pays l'impression que le fait de ne pas admettre son entrée dans l'Union constitue un manquement à sa dignité, sinon il n'acceptera jamais une formule de rechange. Il faut préciser et améliorer ce qu'on offre, mais en sachant dire si nécessaire: le traité ne permet pas d'aller plus loin.
On le voit, Etienne Davignon ne suggère pas de formules magiques de «sortie de crise», mais des états d'esprit, des façons d'agir, du courage, de la franchise. Ce dont l'Europe a justement besoin.
(F.R.)