Bruxelles, 08/05/2006 (Agence Europe) - Lors de la conférence organisée les 4 et 5 mai au Palais d'Egmont à Bruxelles par le GRIP et l'IRRI sur le thème "Europe, puissance tranquille", Martin Ortega a souligné la nature schizophrénique de l'Union européenne en tant qu'acteur international. Le chercheur à l'Institut d'Etudes de Sécurité de l'UE à Paris a rappelé que ce sont toujours les Etats membres qui détiennent le monopole de l'usage de la force alors que sur la scène internationale ils se sont progressivement dédoublés dans une Union qui tente de s'exprimer d'une seule voix. Quant aux Européens, ils appartiennent en tant que citoyens à l'UE et à leur Etat national. Dans ce contexte, "les Etats restent de petits léviathans qui peuvent utiliser la force soit contre des Etats plus faibles soit pour imposer leur volonté à d'autres", constate Martin Ortega en rappelant, à l'exemple de l'Irak, les difficultés qui peuvent naître lorsque les positions divergent. "Il n'y a pas de remède à cette schizophrénie", estime-t-il en notant qu'il est cependant possible de chercher à renforcer la cohérence de la politique extérieure et à consolider la PESD. Reste à savoir vers quoi va évoluer l'environnement international. C'est ce que cherche à déterminer la vision à long terme (2025) à laquelle travaillent certains chercheurs de l'Institut à la demande de l'Agence européenne de défense. Deux grands scénarios sont possible: celui d'un monde de compétition entre les Etats où ceux-ci sont prêts à utiliser la force notamment pour disposer des ressources en énergie et/ou en matières premières qui leurs sont nécessaires et celui où l'ordre international permet de réguler cette compétition et de maîtriser voire d'empêcher les conflits. Si les Européens semblent perdus dans la première hypothèse, l'UE a toutes ses chances si une vision kantienne l'emporte à l'avenir, et Martin Ortega a précisé que son sentiment est que "nous allons vers un monde kantien". Ce que pourra produire la PESD à l'avenir demeurera cependant conditionné par (1) l'unanimité nécessaire pour la prise de décision , (2) le poids des Etats-Unis qui s'invitent indirectement à la table du Conseil, dans la mesure où certains Etats membres ne sont pas prêts d'agir sans l'aval de Washington, (3) la transparence accrue des dossiers internationaux qui donnent un poids plus important aux opinions publiques (M. Ortega a rappelé le niveau élevé de médiatisation des activités du Conseil de sécurité au moment du déclenchement de la guerre d'Irak) et (4) le rôle des parlements qui, en Europe, doivent autoriser l'usage de la force (il a cité notamment les cas de l'Allemagne et de l'Espagne). Et Martin Ortega de conclure que dans ces conditions "l'usage de la force par l'UE sera très difficile à décider et sera légitime".
"L'UE a besoin d'un nouveau type de capacités" en vue de contribuer à "la sécurité de l'être humain" en particulier face au terrorisme ou au crime international, a dit Mary Kaldor en expliquant qu'il ne s'agit plus tant de protéger les Etats mais les individus. Selon la directrice du Centre for the study of Global governance à la London School of Economics, l'UE devrait se doter d'une combinaison de moyens militaires, policiers et civils afin d'être en mesure de faire appliquer le droit plutôt que de combattre. L'objectif d'une force européenne devrait être de "protéger l'être humain" et donc de "réduire au minimum les dommages". Il ne s'agirait plus de "défaire un ennemi mais de créer de la stabilité et de la paix" en opérant dans un cadre multinational et en bénéficiant du soutien de la population locale.
En répondant à une question, Martin Ortega a estimé qu'il existe actuellement "un fossé considérable" et "dangereux" entre l'opinion publique et le comportement de suivisme des Etats-Unis par les gouvernements et les diplomates européens. Et Mary Kaldor s'est demandé: "Comment avons nous Britanniques pu suivre les Etats-Unis alors que presque toute la population au Royaume-Uni est opposée à la guerre en Irak?"
Dans un vibrant plaidoyer pour la relation transatlantique, la directrice adjointe du programme sur la sécurité internationale au Centre for Strategic and International Studies à Washington a notamment évoqué l'importance de ce partenariat pour des dossiers comme le Darfour, l'Iran et la Tchétchénie. Julianne Smith a expliqué que la PESD a suscité des inquiétudes à Washington mais que celles-ci tendent à se dissiper. Elle a invité l'UE a poursuivre son travail sur les capacités et estimé que l'Agence européenne de défense devrait bénéficier d'une plus grande autorité, d'une plus grande autonomie et de ressources supplémentaires. Faut-il augmenter les budgets de la défense en Europe ? Julianne Smith ne le croit pas. Selon elle, il faut augmenter l'efficacité des dépenses et réduire les duplications.
A ce propos, Luc Mampaey chargé de recherche au GRIP, a rappelé que les dépenses militaires annuelles atteignent 1035 milliards de dollars. Avec un budget de défense de 455 milliards en 2004 (soit 47% du total mondial) les Etats-Unis dépensent le plus. Par habitant, cela fait 1533 dollars aux Etats-Unis, contre 47 dollars par habitant en Chine. Les pays de l'UE totalisaient des dépenses de 211 milliards de dollars, soit 22% des dépenses mondiales de défense. Dans le cadre de l'OTAN, l'UE ne fournit que 15% des capacités, le reste étant apporté par les Etats-Unis.