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Bulletin Quotidien Europe N° 9101
AU-DELÀ DE L'INFORMATION / Au-delà de l'information, par ferdinando riccardi

D'une présidence à l'autre, avec quelques considérations sur le semestre britannique - Tony Blair est-il presque une exception dans son pays ?

L'année 2006 s'ouvre pour l'Europe sous de meilleurs auspices par rapport à l'année qui vient de se terminer, estiment la plupart des observateurs, en se fondant sur les compromis intervenus sur les perspectives financières 2007-2013 de l'Union et sur les objectifs des négociations commerciales mondiales dans le cadre de l'OMC (cycle de Doha). On aura le temps de revenir en détail sur ces deux résultats. Entre-temps, conformément à la règle de la rotation semestrielle, l'Autriche vient d'assumer la présidence du Conseil européen, du Conseil de l'UE et des organes qui en dépendent. Il est presque banal de rappeler que les présidences des pays petits et moyens obtiennent souvent des résultats excellents. L'Autriche est d'ailleurs un cas particulier: modeste pour la taille, grande pour son histoire et ses villes (Vienne demeure l'une des capitales culturelles du monde, le rayonnement de Salzbourg est incomparable).

Une distinction nécessaire. Avant d'analyser les intentions et le programme de la nouvelle présidence, quoi dire de la présidence qui vient de s'achever? Je crois qu'il faut faire une distinction entre le comportement de Tony Blair et de certains de ses ministres, dont l'action a été globalement positive pour l'Europe, et l'attitude d'autres ministres, avec en tête Gordon Brown, d'une large partie de la classe politique et de la majorité de la presse, qui ont confirmé leur opposition à la vision de la construction européenne telle qu'elle prévaut sur le continent. Tony Blair a joué personnellement un rôle essentiel dans l'approbation des perspectives financières 2007-2013 ; je ne sais pas quelle autre personnalité britannique aurait pu faire accepter par son pays le dépassement de la barre de 1% du PIB pour les dépenses communautaires et la limitation de la hausse future du rabais dont bénéficie le Royaume-Uni. Je sais bien que la Commission et encore plus le Parlement européen jugent ce compromis insuffisant; mais je sais aussi que le coût d'un échec aurait été désastreux pour l'UE et que les pays d'Europe centrale et orientale en auraient été les premières victimes. Je considère comme aberrante la thèse de ceux qui auraient préféré un échec, susceptible, à leurs yeux, de provoquer un choc salutaire. Salutaire? Je dirais plutôt une crise ruineuse, d'autant plus que le compromis est, malgré ses lacunes, objectivement acceptable et peut encore être amélioré. Je reviendrai prochainement sur les perspectives financières et sur les négociations Parlement/Conseil qui vont suivre. Pour le moment, je voulais simplement rappeler que le compromis à ce sujet constitue le résultat essentiel de la présidence Blair et en même temps des trois personnalités qui y ont puissamment contribué: Jean-Claude Juncker (son projet de juin a constitué la base du texte final), Angela Merkel et José Manuel Barroso.

À côté de ce dossier, Tony Blair, dans sa dernière intervention «présidentielle» devant le Parlement européen, a cité en tant que résultats positifs du semestre britannique l'ouverture des négociations d'adhésion avec la Turquie et la Croatie et la législation sur les produits chimiques (Reach), mais il a surtout mis l'accent sur la signification générale qu'il attribue à son action européenne depuis qu'il est Premier ministre. Il estime qu'avec l'affaire de la vache folle, la Grande-Bretagne avait perdu toute influence en Europe et était exclue de toutes les initiatives européennes qui comptent. Il la voit aujourd'hui au cœur de toutes les réalisations d'envergure et de tous les projets d'avenir, et à l'origine de la décision de lancer en 2008 le réexamen des ambitions et du fonctionnement de l'UE, pour en changer le visage et la manière d'utiliser l'argent des Européens. Interrogé (par un journaliste britannique !) sur l'attitude négative des media et de l'opinion publique de son pays, il a observé, quant aux media, que c'est aux journalistes eux-mêmes de répondre au lieu de poser la question; de son côté, il leur a demandé s'ils estiment que la presse britannique est objective dans la couverture des affaires européennes; sa réponse à lui est « non », sans hésitations. Et il a ajouté: «Mon opinion est que l'intérêt de la Grande-Bretagne est d'être un bon partenaire en Europe. Ma responsabilité est de faire l'intérêt de mon pays, pas ce que disent les journalistes». Et il estime que les citoyens britanniques comprennent qu'il ne serait pas raisonnable de s'éloigner de l'Europe.

Européen pour quelle Europe? L'ensemble de sa performance de ce jour-là (déclaration devant le Parlement, réponses aux parlementaires, conférence de presse finale: voir notre bulletin n° 9094) a confirmé que Tony Blair est un bon communicateur et qu'il est sincère lorsqu'il affirme vouloir placer son pays au cœur des réalisations européennes. Toutefois, rien n'indique que « son » Europe soit la même que celle à laquelle on aspire sur le continent. Il songe à une Europe renouvelée qui renonce à la politique de cohésion structurée (remplacée par des versements aux pays moins favorisés) et à la politique agricole commune, et qui ne soit pas financée par un impôt européen, et cite la compétitivité comme le critère prioritaire, même en agriculture. Comment peut-il évoquer la maladie de la vache folle sans comprendre qu'elle résulte d'un effort pour rendre l'élevage plus compétitif, en nourrissant les bovins avec des farines animales contre-nature pour des herbivores ? Comment prétendre appliquer en agriculture les notions de compétitivité et de guerre des prix valables pour l'industrie ? Mais n'anticipons pas ; le réexamen des objectifs européens est pour 2008 et 2009, et Tony Blair a reconnu qu'il revient à la Commission de préparer les documents de base. Revenons pour le moment à sa performance d'adieu devant le Parlement européen.

Les mesquins et les arrogants. La dureté de certaines critiques, notamment de parlementaires britanniques, ne doit pas laisser l'impression d'un climat tendu et désagréable. Ce jour-là, l'ambiance était en réalité assez détendue (Graham Watson l'a qualifiée de « festive »), comme si le Parlement était plus ou moins consciemment soulagé par l'existence des nouvelles perspectives financières (même s'il insistait sur leurs lacunes et sur leur caractère provisoire, en attendant que le Conseil négocie avec lui). Faisaient exception les deux extrêmes: l'extrême droite par sa mesquinerie, l'extrême gauche par une certaine arrogance. En écoutant Nigel Farage, on se demandait: sommes-nous vraiment dans un Parlement européen? Ce monsieur se demandait pourquoi les contribuables britanniques doivent financer le métro de Varsovie ou les égouts de Budapest, sur un ton d'un nationalisme étriqué écoeurant. A l'autre extrême, Giusto Catania affirmait que les chefs de gouvernement ont ignoré la volonté des peuples (qui les ont pourtant élus, que je sache) et aggravé la crise de l'Europe, au détriment des régions les plus faibles (alors que ce sont justement les pays d'Europe centrale et orientale qui bénéficieront en priorité des résultats atteints), en concluant que le compromis sera totalement rejeté par le Parlement. Qu'il laisse au Parlement la faculté de se prononcer lui-même, sans prétendre parler au nom de tous lorsqu'on ne représente qu'une partie minime des électeurs!

Les remarques émanant d'autres sources - porte-parole des groupes politiques ou parlementaires s'exprimant à titre personnel - étaient souvent justifiées et fondées sur des arguments valables du point de vue européen. Mais ce n'est pas mon objet d'aujourd'hui d'en discuter quant au fond ; ce sera pour la présentation ultérieure des négociations Parlement-Conseil. Dans l'ensemble, Tony Blair a réussi encore une fois son opération de charme. Silvana Koch-Mehrin, tout en soulignant que «25 cadeaux de Noël ne font pas un budget pour l'Europe », a reconnu que Blair saurait vendre une épave de voiture comme une Ferrari. Mais ce n'est pas seulement ça. Tout en évitant la rhétorique et la démagogie qui gâchent souvent les débats parlementaires, le Premier ministre a su élever le débat par quelques rappels des enjeux. Il a invité à ne jamais oublier, quelle que soit la dureté de certains échanges de vues et de certaines critiques, que «ceux qui s'échangent aujourd'hui des propos amers, se tiraient dessus hier », et que ce changement est le fruit de la construction européenne: «Nous sommes tous partenaires, et notre avenir est l'Europe». Il a rappelé qu'un chef de gouvernement a le devoir de rester attentif aux intérêts du pays qu'il représente, mais avec une vision élargie ; par exemple, même du point de vue de l'intérêt national, le soutien aux pays d'Europe centrale et orientale « est un investissement sur l'avenir », car ces pays contribueront à la prospérité de tous, et ils se préparent déjà au moment où ils seront eux aussi contributeurs nets au budget communautaire. Il y a beaucoup de choses qu'aucun Etat isolé ne peut pas faire aujourd'hui et que seule l'Europe unie peut réussir,

Cette conception positive des principes et de la signification de l'Europe peut-elle, dans la vision de Tony Blair, se concrétiser en mesures opérationnelles ? Ou bien se dissout-elle dès qu'on retombe à son application ? Et surtout, est-elle partagée dans son pays ? Ce n'est pas l'impression que l'on retire en lisant la presse ou les prises de position de personnalités de premier plan, non seulement de l'opposition mais aussi du parti travailliste et même de certains membres du gouvernement Blair, avec des exceptions bien entendu, comme chez certaines parlementaires européens de nationalité britannique bien connus de nos lecteurs, comme Andrew Duff, Graham Watson, Richard Corbett et quelques autres. Un nombre croissant de responsables politiques continentaux insistent sur la nécessité de mettre en place dans l'UE des mécanismes permettant à des pays ou groupes de pays de prendre des initiatives européennes radicales même si d'autres Etats membres n'y participent pas, et les références multiples au «groupe de l'euro» (dont la Grande-Bretagne ne fait pas partie) pour relancer l'intégration, prouvent à quel point les doutes et les perplexités subsistent. Beaucoup de gens donnent l'impression de partager la remarque de Sergio Romano qui, après avoir indiqué tout ce qu'il admire chez les Britanniques et ce qu'il envie dans leur manière de pratiquer la démocratie, avait conclu: « dommage qu'avec un pays et un peuple si admirables on ne puisse pas construire l'Europe unie!». Nous en sommes toujours là.

(F.R.)

 

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