Ratification sans problèmes, mais … L'Italie a ratifié le traité constitutionnel sans problèmes, parce qu'au Parlement les principales forces politiques, aussi bien de la majorité que de l'opposition, y étaient favorables. Il est normal que cette ratification tranquille n'ait pas fait de vagues au niveau européen. Mais le calme n'est qu'apparent, ainsi que le prouvent deux évolutions au sein de la majorité: le ministre des Affaires étrangères a annoncé que l'Italie utilisera le veto à l'égard des « perspectives financières » 2007-2013 de l'UE si les financements européens au Mezzogiorno ne sont pas amplement reconduits, et l'une des forces politiques qui composent la majorité parlementaire, la «Lega » (Ligue du Nord), a demandé que l'Italie sorte de l'euro et qu'un référendum soit organisé à ce sujet. Il n'y a pas lieu de dramatiser, car la menace de veto fait partie d'une tactique de négociation, et les attaques contre l'euro ont suscité sur place de vives réactions aux niveaux les plus élevés (du Président de la République au numéro deux du gouvernement, Giulio Tremonti) et une vaste polémique dans laquelle les avantages de l'euro ont été mis en relief. Mais, dans un cas comme dans l'autre, les deux initiatives correspondent à des mouvements d'opinion qui sont réels, et dont il faut tenir compte.
Un débat salutaire ? À propos de l'euro, les contrevérités et les évaluations approximatives ou fausses avaient pris une telle ampleur dans l'opinion publique que l'initiative de la «Lega» soutenue par un ministre est presque à considérer comme salutaire car elle a permis que certaines vérités soient dites à l'opinion publique. Les deux accusations essentielles à l'euro sont connues: il aurait provoqué une hausse importante des prix (et donc réduit le pouvoir d'achat et le niveau de vie du citoyen) et il rendrait impossible toute politique de relance économique. Je cite parmi les dizaines et dizaines de répliques celle du sénateur Gianpiero Cantoni, parce qu'il appartient à « Forza Italia », le parti du Premier ministre Silvio Berlusconi. Il a qualifié l'initiative de « provocation estivale de style populiste » en expliquant: a) l'euro protège l'Italie de spéculations monétaires autrefois récurrentes ; les scandales du type Parmalat, Cirio, etc. auraient balayé la lire ; b) l'euro permet un taux d'inflation autour de 2% et des taux d'intérêt historiquement bas, et il impose des déficits budgétaires ne dépassant pas 3% du PIB ; tous des objectifs que l'Italie n'aurait jamais atteints à elle seule ; c) l'abandon de l'euro impliquerait un rebond immédiat des taux d'intérêt de 6 ou 7 points, avec une augmentation parallèle de l'inflation et de la charge de la dette (qui, grâce à l'euro, est passée de 12% à 5% du PIB). Pour y faire face, le résultat serait: beaucoup plus d'impôts. Tous les experts savent ces choses ; l'important était de les indiquer à l'opinion publique. Le débat s'est élargi, au point que l'acteur Roberto Benigni est intervenu avec l'arme de l'ironie: « le ministre Maroni veut revenir à la lire ? Moi je reviendrai au sesterce. C'était mieux à l'époque, n'est-ce pas ? On pourrait repartir à la conquête de la Gaule. En avant ! » (le sesterce, on le sait, était la monnaie de la Rome ancienne. A l'époque de Jules César, il était en argent pur).
Mario Monti était abasourdi, au point de prendre un ton qui ne lui est pas habituel: «L'Europe, principal obstacle à la croissance ? C'est pathétique, surtout en provenance d'un pays comme l'Italie qui n'a pas de leçons à donner ni en matière de bureaucratie ni de compétitivité ».
Problème national, non européen. Venons au second sujet, la réduction des financements en faveur du Mezzogiorno, prévue parmi d'autres mesures dans les prochaines perspectives financières. Il est normal que le gouvernement italien se batte pour sauvegarder le maximum possible de ces financements, tous les pays bénéficiaires en font autant, et le compromis Juncker prévoit une dégressivité aussi douce que possible dans leur réduction. Mais la menace de veto n'est pas la méthode de négociation la plus appropriée. Plusieurs commentateurs italiens ont rappelé que l'Italie est de loin le pays qui a le plus bénéficié des financements européens car leur flux avait commencé dès le début des années 60. Certaines régions ont su profiter de ces ressources, d'autres moins ou presque pas. Voici ce qu'a écrit l'un des commentateurs les plus prestigieux, Sergio Romano: « Jusqu'à la deuxième moitié des années 90, les régions méridionales n'ont pas défini les projets qui auraient justifié les aides et elles ont laissé à Bruxelles une bonne partie de l'argent qui aurait largement contribué à leur développement (…) La situation s'est progressivement améliorée, mais les ouvrages publics continuent à rencontrer des obstacles: lenteurs administratives, interférences de clientèles, pollutions par les mafias (…) Il est difficile de réclamer que l'UE continue à prendre sur elle un problème que l'Italie, sixième ou septième puissance industrielle du monde, ne parvient pas à résoudre. Le problème est italien, pas européen». Cette dernière phrase pourrait être étendue à plusieurs autres Etats membres: combien de difficultés dont on veut attribuer la responsabilité à l'Europe sont en réalité nationales ? (F.R.)