Associer la société civile organisée à la stratégie de Lisbonne n'est pas seulement un souhait; c'est une exigence si l'on veut que cette stratégie soit comprise par les opinions publiques et puisse obtenir l'appui des forces économiques et sociales, conditions indispensables à sa réussite. C'est la conclusion à tirer de la Conférence que le Comité économique et social européen (CESE) a organisée mercredi et jeudi derniers à Luxembourg sur le thème: « Réussir la stratégie de Lisbonne par un Pacte avec la société civile organisée». Je ne le dis pas parce que Jean-Claude Juncker est parvenu à la même conclusion (voir cette rubrique du 29 janvier), ainsi que la présidente du CESE Anne-Marie Sigmund lorsqu'elle a résumé les travaux, mais parce que tout le déroulement de la conférence l'a prouvé. Cette stratégie ignorée par les opinions publiques, liée à des réformes dont, à l'heure actuelle, les gens se méfient, trop gonflée d'objectifs et d'indicateurs pour être comprise, ne peut pas réussir sans l'appui des forces syndicales, des employeurs et des autres représentants de la société active. Le Pacte cité doit impliquer, avec le CESE, les organismes analogues des Etats membres (qui participaient à la conférence, dont le CES luxembourgeois était co-organisateur).
Méthode à simplifier. Les travaux ont couvert les deux aspects de la stratégie de Lisbonne: la méthode et le contenu. A propos de la méthode, on a constaté une large identité de vues sur l'exigence de la simplifier et de la rationaliser. Il y a trop d'objectifs, parfois en partie contradictoires, et les indicateurs pour mesurer les résultats sont tellement nombreux qu'il est presque impossible de s'y retrouver. Aussi bien les objectifs que les indicateurs doivent être simples, efficaces et lisibles, et dans une certaine mesure différenciés selon les pays, car les Etats membres ne sont pas au même stade en matière de réformes. La distinction par pays peut avoir une efficacité pédagogique, en montrant par exemple que les Etats membres qui contrôlent le mieux leurs dépenses publiques sont ceux qui ont le plus avancé dans les réformes.
Un équilibre difficile à définir. Sur le contenu, le maître mot est l'équilibre entre les trois volets de la stratégie: économique, social et environnemental. Ce n'est pas une surprise. Mais si l'on passe aux détails, tout n'est pas si simple. Rétablir l'équilibre signifie que cet équilibre n'est pas parfait. Au détriment de quel volet ? Les réponses sont divergentes. Selon plusieurs forces politiques, l'UE est dominée par les tendances libérales, et c'est le social qui est négligé. Selon les verts, le volet écologique est en retard, et il faut mettre davantage l'accent sur l'environnement. Mais pour les industriels, et pour leurs organes représentatifs au niveau européen (UNICE, Eurochambres), la faiblesse de l'Europe se concentre dans l'insuffisance de sa compétitivité. Cette divergence d'appréciation a suscité quelques empoignades d'envergure dans la salle de la conférence. Selon le secrétaire général adjoint d'Eurochambres, Paul Skehan, l'économie européenne est de moins en moins compétitive ; la dégringolade, étant progressive, ne provoque pas de véritable choc et donc pas de réaction à la hauteur du risque. Mais les statistiques sont là. A l'appui de tableaux chiffrés sur écran, M.Skehan a montré que l'Europe est en tête pour la protection sociale, les congés maternité, les précautions contre les licenciements, la sévérité à l'égard des déchets chimiques et la législation environnementale, alors qu'elle figure dans les dernières positions pour le nombre d'heures de travail, les dépenses de recherche et la productivité en général, où elle continue à régresser. La conclusion de M. Skehan est radicale: pour les cinq prochaines années, la priorité doit être le volet économique, afin de rééquilibrer les trois piliers par des mesures concrètes et efficaces qui ne soient pas simplement des appels à la bonne volonté ou des comparaisons entre les Etats, car « la méthode ouverte de coordination est un désastre ».
Ainsi qu'il était prévisible, la plaidoirie d'Eurochambres n'a pas obtenu que des approbations, loin de là. Le secrétaire général de la Confédération européenne des syndicats (CES), John Monks, conteste que la bonne voie consiste à mettre en cause les normes sociales et environnementales ; les gens rejetteraient des réformes qui réduiraient leur niveau de vie. Les travailleurs sont raisonnables: ils peuvent admettre quelques petits reculs ponctuels et davantage de rigueur, mais un changement radical du Welfare State, il ne faut pas y penser. M. Monks a invité à éviter les «débats théologiques»; il faut rester pragmatiques, discuter des problèmes réels, y compris celui des délocalisations qui ne peut pas être escamoté.
D'autres intervenants ont été moins diplomatiques. Selon le conseiller de nationalité grecque Georgios Dassis, il existe trois catégories de mensonges: les gros mensonges, les petits mensonges et les statistiques. Celles montrées par M.Skehan appartiennent à la troisième catégorie ; elles ne disent rien sur la pauvreté aux Etats-Unis, le déficit budgétaire américain ou les conditions de travail en Chine. En Europe, aucune réforme ne pourra réussir si elle ne recueille pas l'adhésion d'une majorité. Avec quelques références à Athènes et Sparte (à l'avantage de la première), M. Dassis a conclu que le modèle social européen doit être sauvegardé.
D'autres interventions allaient dans d'autres sens. Jim Murray, directeur du BEUC (organisme de défense des consommateurs), invoquait l'augmentation de la concurrence partout: non seulement pour les biens, mais aussi pour les services et pour les fournitures publiques. A son avis, c'est la bonne voie pour améliorer la compétitivité. Hans-Werner Müller, secrétaire général de l'organisme représentatif des petites et moyennes entreprises (UEAPME), a rappelé que les PME ne délocalisent pas et que la stratégie de Lisbonne est comme un arbre de Noël: chacun y ajoute sa boule, les objectifs sont trop nombreux. Les vraies priorités sont deux: croissance et création d'emplois ; la formation, l'éducation et la transmission du savoir-faire sont essentielles. Selon Magarita Lopez, responsable d'une petite entreprise, une plus grande flexibilité des procédures de licenciement favoriserait l'emploi, car l'excès des garanties n'encourage pas le recrutement de la main-d'œuvre.
Un rapporteur efficace. Je commençais à me préoccuper: comment la conférence pourrait-elle parvenir à des positions uniformes ? Dans ces cas, le danger est double: soit, pour ne mécontenter personne, l'on se réfugie dans un texte tellement vague qu'il ne dirait rien d'intéressant ; soit l'on aboutit à un texte vigoureux mais qui ne donne satisfaction qu'à l'une ou l'autre catégorie et n'est pas accepté par la société civile dans son ensemble. L'intervention du rapporteur du CESE, Bruno Vever, m'a considérablement rassuré. À son avis, la mobilisation de la société civile est indispensable parce que la stratégie de Lisbonne est un projet trop sérieux pour le laisser en exclusivité aux mains des hommes (ou femmes) politiques. C'est un projet à moyen et long terme, alors que les politiques raisonnent à court terme. Le Conseil européen ne respecte même pas ce qu'il a décidé lui-même, et M. Vever a cité comme exemple le brevet européen (un « très mauvais signe »). Il est difficile de faire travailler ensemble les Etats membres sur des sujets où il n'y a pas de règles communautaires et où les institutions de l'Union n'ont pas de pouvoirs. M.Vever reconnaît certains progrès depuis la naissance de la stratégie de Lisbonne, dans les technologies de l'information, le régime des PME, le développement durable (un peu), la participation des partenaires sociaux, la «lecture positive» de la subsidiarité. Mais les retards sont sérieux, même en admettant que le délai inscrit dans le texte (2010) et l'objectif lui-même (créer l'économie de la connaissance la plus compétitive du monde) ne sont pas à prendre à la lettre. Les discussions sur le projet de directives « services » prouvent qu'un vrai marché commun dans ce domaine n'est pas pour demain. Sur la recherche, les décisions financières tardent. M.Vever a aussi insisté sur un sujet trop souvent négligé auquel je suis particulièrement sensible: la liberté totale des échanges dans le monde n'est concevable qu'à la condition que des «normes de comportement» internationales soient établies; or, dans les négociations à l'OMC, l'UE a dû renoncer aux «objectifs de Singapour» (qui visaient justement à introduire des règles). En définitive, M. Vever a indiqué des orientations qui devraient recueillir le soutien de toutes les catégories: ranimer les investissements, simplifier les réglementations, exploiter le potentiel du marché unique, combattre les incohérences (dont le brevet européen n'est qu'un exemple). La résolution que la CESE se propose d'adopter (c'est à M. Vever de la préparer, en tant que rapporteur) contiendra des recommandations opérationnelles, concrétisera les «partenariats pour la réforme» et établira un «code de conduite pour les partenaires sociaux». Par ce code, la société civile assumera des engagements. Et elle devra les respecter. M.Vever a souligné: « Ne demandons pas aux autorités de jouer leur rôle sans nous engager nous-mêmes et sans être déterminés à respecter nos engagements ».
Les CES nationaux s'engagent. Les représentants des organismes nationaux analogues au CESE, quelles que soient leurs dénominations, ont réagi tous de manière positive. Ils sont prêts à participer à un réseau entre eux et avec le CESE qui fasse avancer dans chaque Etat membre la stratégie de Lisbonne et les réformes qui y sont liées. L'accord est unanime à propos de l'équilibre entre les trois dimensions de la stratégie, et quelques orateurs ont tenu à préciser cette notion d'équilibre. Mario Sepi, président du groupe des travailleurs du CESE, préfère l'image d'un triangle dont les trois côtés doivent être identiques ; si l'un est plus court, ce n'est plus un triangle équilatéral. M.Windey a expliqué que dans son pays, la Belgique, la stratégie de Lisbonne a déjà été insérée dans tous les travaux et certains éléments ont même déjà été incorporés dans des conventions collectives et dans le financement de la sécurité sociale. Le Portugais Bruto da Costa a défendu la nature globale de la stratégie ; certains délais peuvent être révisés, mais aucun aspect ne doit être isolé. Le Tchèque Petr Simerka a affirmé que toutes les réformes à l'étude dans l'organisme qu'il préside correspondent aux orientations de Lisbonne, même si les gens l'ignorent, et d'autres orateurs ont développé des considérations analogues. Les réformes sont en cours dans un grand nombre de pays et la société civile est largement disposée, voire même déterminée, à faire sa part, à la condition que la stratégie de Lisbonne soit relancée et clarifiée et que les autorités européennes et nationales jouent pleinement leur rôle. Ensuite, le président du Conseil européen, Jean-Claude Juncker, a exposé ce qu'il entend obtenir du Sommet du printemps (voir cette rubrique du 29 janvier). Et maintenant, on attend le rapport de la Commission européenne. (F.R.)