Bruxelles, 11/01/2005 (Agence Europe) - La conférence sur l'intégration des minorités et des communautés immigrées dans les différents pays de l'UE, organisée mercredi dernier à Bruxelles par le groupe Alliance des Démocrates et Libéraux pour l'Europe (ALDE) du Parlement européen présidé par Graham Watson, a mis en exergue le fait que l'intégration des migrants a longtemps été une source d'incompréhensions et parfois de contrastes entre pays d'origine et d'accueil. Les participants ont noté que l'immigration légale n'est pas une solution à l'immigration illégale, comme en témoigne la réalité canadienne. En outre, ils ont mis en garde contre l'amalgame qui se fait souvent entre terrorisme et islamisme, en constatant l'existence à la fois d'une certaine islamophobie de la part de l'Occident vis-à-vis des musulmans et d'une forme de xénophobie des musulmans vis-à-vis de l'Occident. Pour vivre en harmonie, il faut séparer la religion du politique et accorder la primauté à l'individu sur le collectif, ont souligné les participants.
Tirant les conclusions des débats qui ont été marqués par « une grande sérénité et un grand respect des avis des uns et des autres », le député européen et ancien ministre belge de la Justice et des Affaires intérieures Antoine Duquesne a rappelé que l'intégration « reste une priorité pour l'UE, qui compte de 13 à 14 millions de ressortissants de pays tiers ". De nombreux immigrants « parviennent à s'intégrer avec succès, ce qui ne signifie pas assimilation », mais la plupart d'entre eux restent confrontés à de nombreux obstacles (impossibilité d'accéder à un emploi, aux soins de santé et au logement - où ils sont victimes de ségrégation -, problèmes de langue et d'éducation) et ils sont également les personnes les plus exposées au risque de pauvreté et d'exclusion sociale, a affirmé M. Duquesne, en poursuivant: « Ces différents obstacles font de ces personnes des cibles faciles pour ceux qui souhaitent les manipuler ». Les participants ont également insisté sur le fait qu'une stratégie européenne d'intégration doit porter sur quatre points: 1) ouverture graduelle des canaux d'admission légale des ressortissants de pays tiers pour des raisons économiques; 2) harmonisation des statuts nationaux des ressortissants de pays tiers établis dans l'UE de façon stable et depuis un certain nombre d'années ; 3) harmonisation des règles nationales en matière de regroupement familial; 4) lancement d'une vaste action de lutte contre les discriminations.
« Pour les libéraux et démocrates, l'acceptation d'une société multiculturelle doit être intimement liée à une politique d'unité dans la diversité et de valeurs partagées au-delà des différences et des convictions individuelles", avait déclaré Graham Watson à l'ouverture des travaux. Beate Winkler, directrice du Centre européen contre le racisme et la xénophobie de Vienne, a souligné qu'immigration et intégration font partie du quotidien des sociétés européennes et peuvent leur être bénéfiques pour autant qu'elles soient bien gérées, et dans le respect des droits humains. « Une politique globale d'immigration, d'intégration et des minorités est cruciale », a poursuivi Mme Winkler, en notant toutefois: « une législation anti-discrimination, c'est très bien mais cela n'éliminera pas en soi le racisme ». Comment agir ? en établissant des stratégies à court, moyen et long terme tenant compte des motifs qui poussent les gens à émigrer, mais aussi en facilitant l'intégration des minorités.
La jeune parlementaire européenne hongroise Viktoria Mohacsi (qui fait partie de la minorité Rom) a lancé un appel afin que cessent les discriminations dont souffre sa communauté, notamment en matière d'enseignement. « 90% des enfants Rom ne reçoivent qu'un enseignement de base (…). Ils n'ont donc pas les mêmes chances face à la vie que les autres enfants », constate Mme Mohacsi. Valeriu Nicolae (European Roma Information Office) a déploré à son tour: « seul, un expert Rom est utilisé par la Commission. Il n'y a aucun budget ciblant les Rom au niveau de la Commission et de ses DG ».
Pour l'experte de l'Organisation internationale des Migrations (OIM), Tatiana Hadjiemmanuel, "l'emploi est un des défis les plus importants pour l'intégration des migrants et minorités ethniques, comme l'éducation". Selon elle, il faut en particulier mettre en place un système plus efficace en matière d'asile et normaliser la situation des travailleurs peu qualifiés.
L'Espagne entend régulariser d'ici l'été prochain des milliers d'immigrants illégaux, a rappelé le député espagnol Ignasi Guardans Cambo, en posant la question: « Qu'en pensez-vous ? ». « Les Etats membres doivent tenir compte chacun de ses nécessités propres (…). Ce serait intéressant de voir quel serait l'impact sur les autres Etats membres et sur l'UE. Si l'Espagne juge que c'est la bonne chose à faire pour son propre développement, il faut l'accepter », a répliqué Mme Hadjiemmanuel. La Française Marielle De Sarnez, a enchaîné: « Si on veut une vraie politique en matière d'immigration, il faut qu'elle soit européenne, et il faut avancer sur la question de l'immigration illégale », tout en se demandant: « quelle sera cette politique ? Une politique de quotas? ».
Le représentant du Conseil européen sur les Réfugiés et les Exilés (ECRE), Richard Williams, a fait remarquer que « une partie des demandeurs d'asile seront demain citoyens européens », alors que le député belge Gérard Deprez a affirmé « je ne suis pas convaincu que l'immigration légale supprimera l'immigration illégale. Il suffit de voir comment cela se passe au Canada ».
Citoyenneté européenne et migrants: priorité à l'individu, séparer la religion du politique
Est-il possible de nos jours d'être musulman tout en étant européen? L'identité culturelle de certaines minorités est-elle en contradiction avec les principes fondamentaux de l'UE? Les droits des minorités sont-ils toujours compatibles avec les devoirs de la citoyenneté européenne ? dans quelle mesure l'Etat peut se prononcer ou non sur le port de signes apparents de la croyance religieuse ? a demandé Antoine Duquesne. Ibrahim El-Zayat, de la Fédération des Organisations islamiques en Europe, a souligné le rôle important des phénomènes migratoires dans le développement de l'UE et constaté que l'immigration interne à l'UE « est plus simple et plus aisée » que celle en provenance de l'extérieur de l'UE. Il y a entre 20 et 25 millions de musulmans dans l'UE, ce qui représente environ 5-6% de sa population totale. Il faut savoir que « le troisième patrimoine européen est musulman », a-t-il ajouté, en déplorant qu'il existe une « islamophobie de la part de l'Occident vis-à-vis des musulmans, et une xénophobie de la part des musulmans vis-à-vis de l'Occident, alors que la xénophobie n'est pas acceptable, ni pour un clan, ni pour l'autre ». M. El-Zayat a aussi regretté « le lien fait entre islamisme et terrorisme », et a souhaité que les immigrés « soient perçus comme un enrichissement pour nos sociétés, non comme une menace". "Je suis d'accord avec M. El-Zayat, mais il y a des problèmes avec l'immigration musulmane et il faut les dénoncer", a répliqué la parlementaire européenne Emma Bonino. A propos de l'islamophobie, la radicale italienne a noté: « il est vrai que tous les musulmans ne sont pas des terroristes mais les terroristes s'affichent comme musulmans, et cela pose un problème ». Le rôle de certaines mosquées en Europe « n'est ni pacificateur ni intégrateur (…). « En Italie, les Imams dans les mosquées tiennent des propos antisémites et incitateurs à la violence. Cela a fait du mal aux millions d'immigrés musulmans de bonne foi qui cherchent en Europe un avenir meilleur. C'est de notre faute, parce que nous n'avons pas fait de différence et que nous avons regardé sans agir », a martelé l'ancienne Commissaire européenne. Conclusion: "Il faut examiner cette réalité, voir les différences, corriger les erreurs. Il faut considérer ces personnes comme des citoyens de religion musulmane mais aussi comme des individus. Les droits individuels viennent avant les droits collectifs ! », s'est écriée Mme Bonino. Pour ce qui est de la participation politique des immigrés, Mme Bonino a demandé "si on va accepter un parti islamique". Pour M. El-Zayat, « la situation idéale, c'est l'Autriche où il existe une réelle égalité de traitement entre les communautés religieuses ». « Nous sommes dans un grand malentendu. Nous sommes tous des fils d'Abraham quelque part", a réagi le Français Jean-Marie Beaupuy, qui a présenté la réalité de sa ville (Reims), où coexistent « 17 communautés différentes - vietnamienne, turque, marocaine, algérienne… mais aussi des extrémistes ! ». Quant à Graham Watson, il a lancé un appel à « se débarrasser à la fois des racistes blancs qui se croient supérieurs et des religieux musulmans qui prêchent la haine ». « Il n'y a pas de politique parfaite de l'intégration. Mais il y a des choses à faire pour rendre le phénomène de l'immigration vivable », a estimé Emma Bonino, qui a insisté « Je pense que la religion doit être séparée de la politique, sinon on fait un énorme amalgame (…). La liberté d'expression ne justifie pas la violence ».