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Bulletin Quotidien Europe N° 8864
AU-DELÀ DE L'INFORMATION / Au-delà de l'information, par ferdinando riccardi

A propos de la Turquie, retrouver la sérénité et respecter les priorités

Deux lectures. Si quelques lecteurs ont eu la patience de lire, ou du moins survoler, l'ensemble des commentaires que j'ai consacrés hier et la semaine dernière à la Turquie, je comprends leur désarroi: quelles sont les conclusions auxquelles aboutit l'amas de considérations et d'éléments factuels que j'ai soumis à leur évaluation ? Difficile de répondre! Mais la confusion n'est pas (ou pas seulement) dans ma tête, c'est la situation qui est confuse, au point que des personnalités de premier plan dont l'appui à l'intégration européenne est indiscutable sont rangées sur des positions radicalement opposées. On dirait que la problématique turque permet deux lectures. Je serai déjà satisfait si j'avais réussi à clarifier que:

1) la décision d'ouvrir les négociations ne conduira pas de façon automatique à l'adhésion. La Turquie elle-même pourrait considérer, le moment venu, que le statut d'Etat membre n'est pas adapté à sa situation ni à ses ambitions, en raison notamment de l'ampleur des "partages de souveraineté" qu'il implique et des contraintes résultant du respect des "valeurs européennes";

2) la situation serait différente si l'UE n'approuve pas sa Constitution. Dans ce cas, l'UE deviendrait un ensemble intergouvernemental ("mou, informe et querelleur", selon Jean-Louis Bourlanges) où beaucoup d'autres pays, même extra-européens, pourraient avoir une place, et l'intégration approfondie serait relancée entre les quelques Etats membres qui en ont l'ambition. Leur volonté politique saurait alors dépasser les obstacles juridiques, même ceux qui paraissent aujourd'hui presque insurmontables.

Aucun rôle. Il faut d'abord se libérer d'une équivoque: les relations du passé entre l'Europe et l'Empire Ottoman ne doivent jouer aucun rôle ni pour ni contre l'adhésion turque. La thèse Bolkestein selon laquelle l'adhésion à l'UE rendrait vain le blocage de l'invasion ottomane sous les remparts de Vienne ne signifie rien en elle-même, car il est quand même connu que les partenaires actuels de l'Union ne se sont pas privés, au cours des siècles, de se faire la guerre l'un l'autre avec constance et acharnement, et que la raison prioritaire de leur aspiration à s'unir dans une Communauté était justement de mettre une pierre sur le passé et de rendre à jamais impossible les conflits qui ont si longuement et si cruellement endeuillé notre continent. La volonté de réconciliation et d'apaisement est valable pour tous. Pourquoi ne pas considérer, sinon, que la conquête de la Gaule par Jules César rendait inopportune l'adhésion de l'Italie? Dans l'autre sens, la constatation que la Turquie a été étroitement impliquée dans l'histoire de l'Europe ne détermine pas le caractère européen de ce pays et n'est pas un argument en faveur de l'adhésion. Le fait que la France s'est alliée un jour à la Turquie dans une guerre contre un pays européen ne signifie rien aujourd'hui; la France a fait de même à deux reprises avec les Etats-Unis et le Canada, et ce n'est pas une raison pour estimer que la Nouvelle-Orléans ou le Québec pourraient adhérer à l'UE, malgré l'identité linguistique actuelle ou passée. Ces excursus historiques me paraissent assez vains face aux problèmes réels que j'ai évoqués hier, et même un Premier ministre comme Guy Verhofstadt fait preuve d'ingénuité lorsqu'il compare Istanbul à Prague, parce que dans Sainte Sophie, il "respire l'Europe". Il est évident que le problème n'est pas Istanbul, qui lorsqu'elle s'appelait Constantinople a été la capitale du monde chrétien avant Rome, et ensuite, en reprenant la dénomination de Byzance (du nom du roi des Thraces Bizas qui l'avait fondée 600 ans avant notre ère), elle a été, pendant un millénaire, la capitale de l'empire romain d'Orient. Qui n'accueillerait pas dans l'UE, les bras ouverts, la ville qui a pratiqué avant nous ce que nous appelons aujourd'hui les "valeurs européennes", en faisant vivre ensemble juifs et coptes, musulmans et chrétiens orthodoxes? Le problème n'est certes pas Istanbul ni ses alentours.

Les étapes. Dans l'affaire turque, il faut, à mon avis, progresser dans l'ordre. La première étape est l'approbation de la Constitution par l'UE actuelle. Lorsque la Constitution sera en vigueur, ce sera le moment d'examiner, en négociant avec les autorités turques, si la Turquie est disposée à l'accepter dans tous ses aspects, et en mesure d'en appliquer toutes les dispositions. Si en revanche la Constitution échoue, négocions avec la Turquie son adhésion au Traité de Nice. Et attendons avec espoir et confiance que les Etats membres ambitieux prennent les initiatives appropriées pour relancer l'intégration supranationale, renforcer les politiques internes, concrétiser l'espace commun de liberté, sécurité et justice, développer la politique étrangère et la politique de sécurité et défense. Retrouvons donc la sérénité et laissons de côté l'agressivité et les outrances, en évitant pour commencer que le débat et les votes sur la Constitution soient pollués par nos querelles internes sur l'adhésion turque. (F.R.)

 

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