La phrase oubliée des critères de Copenhague. La Commission européenne ayant présenté sa contribution fondamentale, le vrai débat au sein des institutions communautaires sur l'adhésion de la Turquie à l'UE peut enfin commencer (voir cette rubrique d'hier). Les prises de position d'historiens, écrivains, stratèges, personnalités politiques et journalistes foisonnent, et il n'arrive pas souvent dans les affaires européennes de constater des positions tellement opposées. Pas de tentatives de compromis, pas de nuances; c'est oui ou c'est non; et les journaux ne se privent pas de publier, parfois dans la même page, des positions radicalement divergentes. Mais le temps des monologues est passé. Les deux institutions qui ont le pouvoir de décision (le Conseil européen pour l'ouverture des négociations, le Parlement européen pour l'approbation finale du traité d'adhésion éventuel) vont s'exprimer. Plusieurs parlementaires ont déjà pris position à titre individuel; ils doivent maintenant, pour reprendre les termes de leur président Josep Borrell, "confronter leurs idées entre eux et avec la Commission européenne". Ils se prononceront pendant la session plénière des 1er et 2 décembre. Les chefs d'Etat et de gouvernement le feront au Sommet du 17 décembre, et ils auront sans doute un échange de vues préliminaire lors du Conseil européen du 5 novembre.
Les questions de fond seront, enfin, débattues: nature européenne de la Turquie, répercussions de son adhésion éventuelle sur l'avenir de l'Union et sur son fonctionnement institutionnel, politique et financier. Les "critères de Copenhague", tels qu'on les cite d'habitude, ne posent pas ces questions fondamentales. Ces critères sont évidemment essentiels pour qu'une candidature soit retenue; il n'y pas de place dans l'Union pour qui ne garantirait pas la démocratie, les droits de l'homme, les droits des minorités et leur protection. Mais en réalité les critères de Copenhague contiennent aussi autre chose. Sylvie Goulard, qui était jusqu'au mois dernier dans l'équipe des conseillers du président Prodi, nous l'a rappelé dans son petit livre "Le Grand Turc et la République de Venise". Le texte des "critères" que l'on reproduit le plus souvent n'est que "la version tronquée" de ces critères. Le texte intégral contient aussi le passage suivant: "La capacité de l'Union à assimiler de nouveaux membres tout en maintenant l'élan de l'intégration constitue également un élément important". Le souci de sauvegarder "l'élan" de la construction européenne était donc bien présent en 1993 dans la tête des chefs de gouvernement. Notre "Bibliothèque européenne" hebdomadaire reviendra sur le bouquin agile et percutant de Mme Goulard, dont le titre se réfère à un passage de "L'avare" de Molière: "j'ai surtout pour les mariages un talent merveilleux, et je crois, si je me l'étais mis en tête, que je marierais le Grand Turc avec la République de Venise". Savoureux, n'est-ce pas?
Rôle autonome. J'estime que les critères relatifs à la démocratie, au respect des droits de l'homme (et de la femme) et au respect des minorités ne sont pas suffisants dans le cas turc tout simplement parce j'ai confiance en la Turquie et je sais que tôt ou tard elle les respectera; mais même ce jour-là, les questions fondamentales pourraient ne pas avoir reçu des réponses rassurantes. Mes réserves peuvent donner l'impression d'une attitude négative à l'égard de la Turquie; mais ce n'est pas du tout le cas. Les guerres du passé ne me gênent aucunement (je m'en expliquerai bientôt). Je crois au caractère globalement modéré de l'islamisme turc (ce n'est pas par hasard que la Turquie est dans la ligne de mire des terroristes). Je crois aux perspectives de développement économique de la Turquie. Je crois que le caractère turc est par nature fidèle aux engagements pris. Mais je m'interroge sur le point de savoir si l'adhésion est la solution appropriée, pour l'UE comme pour la Turquie. Cette dernière n'est pas encore consciente, à mon avis, de l'ampleur des pertes de souveraineté inhérentes au statut d'Etat membre, et elle a un rôle politique et stratégique autonome à jouer dans sa région, autant que la Russie dans la sienne. Ce n'est pas l'UE qui peut jouer ce rôle.
Une raison d'hésiter. Günter Verheugen a sans doute, du dossier turc, une connaissance bien plus approfondie que la mienne. Mais dans le débat de mercredi au Parlement européen, il a fait, parmi beaucoup de remarques pertinentes et éclairantes, une affirmation qui me laisse perplexe. Il a dit que si la Commission avait recommandé un délai d'attente d'un ou deux ans avant l'ouverture des négociations (pas un "non", simplement un retard), "la conséquence en Turquie serait un arrêt immédiat des réformes en cours". On devrait en déduire que la Turquie ne s'efforce par d'établir l'égalité hommes/femmes parce qu'elle croit que c'est juste et indispensable, mais pour obtenir le feu vert aux négociations d'adhésion. Qu'elle ne s'efforce pas de mieux respecter les droits des minorités parce que l'équité le commande, mais pour vaincre les réticences de Bruxelles. Idem pour la dépénalisation de l'adultère des femmes, de l'interdiction de la torture et ainsi de suite. Si l'affirmation de M.Verheugen était vraie, ce serait une raison puissante d'hésiter. (F.R.)