L'affaire de l'adhésion turque à l'Union européenne est très mal engagée. Très mal parce que la surenchère des positions en sens opposé comporte le risque de provoquer des fractures très graves entre les Etats membres (aussi graves que celles provoquées par la guerre en Irak) et d'empoisonner les prochains référendums sur la Constitution (qui n'ont logiquement rien à voir, mais la Turquie pourrait devenir un enjeu des campagnes pour ou contre).
Les divergences sont partout. La difficulté du dossier turc réside paradoxalement dans la force des arguments aussi bien pour que contre l'adhésion. Si les bons arguments étaient tous d'un côté et les mauvais de l'autre, il serait plus facile de choisir. Mais les partisans du "oui" font valoir des raisons stratégiques, historiques et politiques sérieuses, et les raisons des partisans du "non" sont tout aussi valables. Pour la première fois peut-être dans une affaire d'une telle importance, la ligne de partage est très nette même à l'intérieur de la Commission européenne, dont le prochain rapport sera déterminant pour la décision du Sommet sur l'ouverture des négociations. Frits Bolkestein a repris avec vigueur les raisons historiques, politiques et même religieuses du "non" (voir notre bulletin du 8 septembre, p.8), et Chris Patten l'a vigoureusement contredit en affirmant que l'approche du Commissaire néerlandais n'est pas éloignée "de toutes ces absurdités sur le club chrétien". Franz Fischler a prouvé que l'application à la Turquie des règles actuelles en matière agricole et régionale n'est pas financièrement soutenable pour l'Union, et Chris Patten lui a répondu que de toute évidence "on ne peut pas avoir la Turquie avec la même politique agricole et les mêmes fonds structurels". Sous-entendu: il faudra changer les deux.
Les divergences sont tout aussi marquées au sein du Parlement européen, où le chef de file du "non" est Elmar Brok, du groupe PPE. Je le cite parce qu'il est le président de la commission des Affaires étrangères du PE et aura donc un rôle particulier dans le débat.
L'aspect escamoté par les "sages". La prise de position récente la plus spectaculaire a été celle de la "commission indépendante sur la Turquie", composée de personnalités politiques telles que Michel Rocard, Martti Ahtisaari, Hans van den Broek, Bronislaw Geremek, Emma Bonino, Marcelino Oreja, etc, qui s'est prononcée pour l'ouverture immédiate des négociations d'adhésion si le rapport de la Commission européenne sur le respect des critères de Copenhague est positif. Ceux qui s'intéressent à ce dossier devraient lire le rapport de ces personnalités, ou du moins l'ample résumé publié dans notre bulletin du 7 septembre p.7 et 8. S'y trouvent réunis les arguments en faveur de l'adhésion, à partir de la "légitimité européenne de la Turquie". Ce document comporte toutefois, à mon avis, une grave lacune: il ne prend pas en considération l'objection fondamentale des opposants, selon laquelle l'UE, en s'élargissant à la Turquie, renoncerait à toute possibilité de devenir une entité politique cohérente, avec une politique étrangère et une politique de défense commune. Si l'on y ajoute la remarque déjà citée de Chris Patten selon laquelle ni la politique agricole ni les Fonds structurels ne pourraient rester ce qu'ils sont, la conclusion serait que l'UE incluant la Turquie deviendrait une simple zone de libre commerce, avec quelques éléments de coordination économique et quelques règles communes (en bon Britannique, Chris Patten ne donne pas l'impression de le regretter). Cette conclusion est-elle correcte ou bien excessive? La problématique des effets sur l'avenir de l'UE est en pratique escamotée par les "sages" auteurs du rapport, soit parce qu'ils sont favorables à l'évolution vers une zone de libre-échange, soit parce qu'ils ne croient plus de toute manière à la naissance de l'Europe/puissance, soit parce qu'ils estiment que celle-ci ne pourrait éventuellement naître que comme "noyau dur" de l'Europe actuelle, avec ou sans la Turquie.
Pour compléter le tableau, il reste à rappeler que les opinions publiques sont elles aussi très divisées (avec dans certains Etats membres des majorités négatives assez nettes), que toute nouvelle adhésion est décidée à l'unanimité et que plusieurs gouvernements envisagent d'organiser des référendums.
Il y en a plus qu'assez pour justifier les plus vives préoccupations. Telle qu'elle est engagée, l'affaire turque risque de provoquer des fractures très graves entre les Etats membres et à l'intérieur de certains d'entre eux. Pour en sortir sans dommages excessifs, il faudra du courage politique et surtout de l'imagination. Je vais essayer de fournir demain quelques éléments de réflexion et quelques pistes qui pourraient contribuer à définir des issues moins traumatisantes que celle qui nous attend en poursuivant le chemin actuel. (F.R.)