Exercice d'optimisme modéré et raisonnable. Je vais poursuivre, dans ce premier commentaire de l'année qui commence, mon petit cours d'optimisme modéré et, j'espère, raisonnable. Malgré l'atmosphère plutôt morne qui entoure la reprise de l'activité communautaire, je persiste à estimer que l'année 2004 pourrait (et devrait) représenter un tournant sur la voie de la construction de l'Europe unie. C'est l'année de l'entrée dans l'UE de huit pays d'Europe centrale et orientale marquant la véritable réunification du continent; et de l'approbation de la première Constitution européenne, réalisation sans précédent dans l'histoire.
Il est compréhensible que les citoyens et en partie la classe politique observent le nouvel élargissement de l'Union d'un regard désenchanté, attentifs aux détails, inquiets des inconvénients possibles et des difficultés de l'entreprise. On ne ressent pas tous les jours le souffle de l'histoire. La vie quotidienne a ses exigences, un entrepreneur évalue les perspectives de son entreprise et un travailleur s'interroge sur ses perspectives d'emploi. L'attitude empreinte d'une certaine anxiété face aux nouveaux défis résultant de l'élargissement est présente des deux côtés, partagée dans l'ensemble par les citoyens des anciens et des nouveaux Etats membres. Mais les soucis quotidiens, justifiés et parfois angoissants, existeraient de toute manière; et, surtout, il faut considérer les avantages de l'élargissement, comme la suppression de tous les risques de conflits, la stabilité politique, la consolidation de la liberté et de la démocratie. Il suffit pourtant de porter le regard sur des régions toutes proches, comme certaines zones des Balkans où l'action de pacification se poursuit et où les rivalités et les rancunes n'ont pas encore été entièrement surmontées, pour se rendre compte de la différence, et pour comprendre à quel point l'arrêt des conflits et la stabilisation sont liés aux perspectives d'adhésion à l'Union européenne.
Confiance dans l'élargissement. L'Europe centrale et orientale avait été séparée par la violence du continent auquel elle appartient, et cette séparation a duré un demi-siècle. Elle se termine. Les avantages de la réunification ne sont pas seulement politiques et historiques, ils sont aussi économiques, environnementaux et culturels. Certes, l'histoire récente pèse, et on doit comprendre la susceptibilité de populations qui n'ont retrouvé que récemment leur autonomie et leur liberté. Ils doivent faire l'expérience de l'Europe unie, qui les rendra davantage conscients de ce que signifie l'esprit européen et du fait que la notion de solidarité ne s'exprime pas seulement par les aides financières. Ils doivent être mis en condition de participer pleinement au projet commun, sentir qu'ils sont respectés et entendus et qu'il n'y pas de directoire des grands pays dans l'Union, si la "méthode communautaire" est respectée. D'ailleurs, certains de ces pays prouvent chaque jour qu'ils ont déjà l' "esprit européen" (davantage peut-être que certains Etats membres plus anciens).
Quelques éléments nouveaux encourageants pour la Constitution. Continuons à raisonner positivement. La suspension momentanée de la Conférence intergouvernementale (CIG) sur la Constitution sera considérée par les historiens de demain comme une péripétie secondaire, si les négociations aboutissent dans le courant de l'année. Son entrée en vigueur se situerait au début de 2006; mais ses effets la précéderaient, et non seulement du point de vue psychologique, parce que des aspects importants de la législation communautaire (y compris la révision partielle du Pacte de stabilité) se situeraient déjà dans la perspective des principes et des procédures inscrits dans la Constitution. Ceux qui n'y croient plus, et qui semblent résignés à la dilution de l'UE, n'ont pas connu les crises précédentes, parfois plus graves que l'actuelle, d'où l'Europe est toujours sortie par un rebond. Quelques signes annoncent qu'il pourra en être de même en cette année qui est aussi celle des élections européennes, de la nomination d'une nouvelle Commission comprenant les Commissaires des nouveaux Etats membres, et de la préparation du nouveau cadre financier pour l'après-2006.
Certes, l'évolution négative est également possible. Si la Constitution n'est pas approuvée, ou si son contenu est amoindri, le passage à 25 Etats membres sans révision institutionnelle et sans les autres progrès de l'intégration prévus par ce texte pourrait signifier effectivement la dilution de l'Union dans un ensemble mou, sans cohésion et sans ambitions politiques, voué à glisser inexorablement dans le marais de la coopération intergouvernementale. Mais, même dans ce cas, tout ne serait pas perdu, car un groupe de pays ne l'acceptera pas et prendra les initiatives appropriées (ouvertes bien entendu à tous les Etats membres, anciens et nouveaux, qui voudront y participer) pour aller de l'avant. Mais ce ne serait que le dernier recours; restons-en, s'il vous plaît, à l'hypothèse de la Constitution approuvée. Pendant la période des vacances de Noël et du jour de l'An, quelques positions ont été clarifiées et quelques incertitudes ont été éliminées, qui justifient, à mon avis, le ton optimiste de ce commentaire. J'en rendrai compte demain. (F.R.)