Il y a des sujets qu'on n'a pas envie de commenter, parce qu'ils ont quelque chose de désagréable. Je peux citer le sondage d'opinion sur Israël en tant que menace pour la paix et les déclarations du président du Conseil européen sur la politique de Moscou à l'égard de la Tchétchénie.
M. Berlusconi a parlé à titre personnel. Sur la Tchétchénie, j'estime que Silvio Berlusconi aurait dû indiquer lui-même, dans sa conférence de presse faisant suite au Sommet UE-Russie, qu'il parlait à titre personnel, afin d'éliminer toute équivoque. La position qu'il a exprimée ne correspondait pas à celle qui avait été prise par les trois institutions "politiques" de l'Union: aussi bien le Parlement européen que la Commission européenne et le Conseil avaient à plusieurs reprises exprimé leur vive préoccupation à l'égard de la politique russe et de l'évolution de la situation. Avant le Sommet de Rome, la position à prendre par l'UE avait été encore longuement discutée et la conclusion avait été que les préoccupations subsistaient. Face à M. Poutine, les hauts représentants de l'Union pouvaient tout au plus se taire, certes pas exprimer un appui sans réserves, comme l'a fait publiquement M. Berlusconi. Il n'a donc pas exprimé la position de l'Union, et s'il ne l'a pas précisé lui-même, le président de la Commission ne pouvait pas, à mon avis, éviter de le faire.
De nouveaux pro-européens. L'incident cité m'amène à confirmer une impression déjà exprimée dans cette rubrique (du 3 septembre), concernant la différence croissante entre les textes officiels de la Présidence italienne (documents écrits ou discours institutionnels) et les prises de position improvisées du Premier ministre ou de quelques membres du gouvernement. Les premiers sont dans la ligne de la position traditionnelle de l'Italie en faveur de la construction européenne, les secondes vont parfois dans une tout autre direction. Je m'efforce d'interpréter cette dichotomie dans un sens positif: elle prouve, à mon avis, la permanence en Italie d'une base pro-européenne solide dans la diplomatie et dans d'autres services de l'Etat (ainsi que, d'ailleurs, dans l'opinion publique), et certaines positions en sens opposé sont à considérer comme un phénomène passager. Je constate que la nouvelle classe politique arrivée au pouvoir à la suite des dernières élections, qui en bonne partie n'avait ni connaissances ni traditions "européennes", commence à exprimer un noyau pro-européen de centre-droit même au-delà de ce qui reste de l'antique tradition démocrate-chrétienne. Il suffira de citer le ministre des Affaires étrangères Franco Frattini (qui défend avec fermeté dans les sessions ministérielles de la CIG le projet de Constitution issu de la Convention) et le vice-Premier ministre Gianfranco Fini (qui est, à mon avis, définitivement acquis à la cause européenne).
Trop d'erreurs. Quant à l'affaire israélienne, à mon avis, tout le monde a commis des erreurs: les services de la Commission en élaborant leur question sur les menaces pour la paix, l'organisme chargé de l'enquête, les fonctionnaires qui en ont interprété les résultats et la large partie de la presse qui a présenté ces résultats comme si les citoyens interrogés avaient répondu qu'Israël est, à leur avis, la plus grave des menaces pour la paix. Jamais il n'a été demandé aux citoyens de s'exprimer sur ce point! En citant Israël, ils ont simplement inclus ce pays parmi les menaces, peut-être selon certains au dernier rang après d'autres pays (cités ou non cités). Je reprends en outre la remarque déjà formulée: il était facile d'interpréter la question comme invitant à indiquer les situations dangereuses, les "zones chaudes", sans une échelle de responsabilité par rapport aux autres acteurs sur le terrain (les terroristes n'étaient pas cités dans le questionnaire).
Un patrimoine à préserver. Ma troisième remarque de la journée concerne les batailles qu'on pourrait qualifier d'homériques qui ont précédé la proposition finale de la Commission européenne sur l'initiative de croissance (voir notre bulletin du 13 novembre, pp.7/8). Ces batailles tournaient essentiellement autour du choix des projets prioritaires d'infrastructures de transport: la présidence du Conseil et un certain nombre de gouvernements se sont battus avec acharnement pour obtenir l'insertion de tel ou tel projet dans la liste. Or, en fait, la Commission n'a pas de pouvoir de décision en la matière: elle fait seulement des propositions. Mais les Etats membres sont conscients de l'importance du verdict de la Commission ainsi que de la signification de son "label européen". La Banque européenne d'investissement (BEI), qui a activement participé à toutes les phases des travaux, accordera ses financements aux projets retenus à Bruxelles, et les investisseurs privés leur donneront la préférence. La capacité de définir l'intérêt européen donne un poids incommensurable aux délibérations de la Commission; c'est un patrimoine précieux créé par la "méthode communautaire" et par la confiance que la Commission a acquise au cours des années. Jusqu'à quel point les gouvernements sont-ils conscients, au sein de la CIG, de l'importance de conserver et de garantir ce patrimoine? Comprennent-ils que certains projets institutionnels en discussion risquent de le compromettre gravement? (F.R.)