Bruxelles/Genève, 17/10/2003 (Agence Europe) - Des signaux "constructifs et conciliants" ont été émis cette semaine de Buenos Aires jusqu'à Genève, par les pays membres du G20-Plus et les Africains, appelant le retour des deux poids lourds du système - Etats-Unis et UE - afin de reprendre les négociations sur l'Agenda de développement de Doha (ADD), estimait-on ce jeudi au siège de l'Organisation mondiale du commerce (OMC). Les responsables de l'institution, auxquels les 148 viennent de confirmer leur soutien, annoncent une "feuille de route" pour le restant du Cycle avant le rendez-vous critique du 15 décembre prochain, dans l'espoir de réussir là où les ministres ont échoué à Cancun, il y a tout juste un mois. Mais les Européens n'ont pas encore fini de réfléchir et les Américains d'attendre quelque chose de "sérieux", tandis que prolifèrent ou s'accélèrent les initiatives régionales et bilatérales à travers le monde.
Sentiment général de l'urgence de remettre le Cycle en route - Nouvelle réunion à Genève mardi
Après la déclaration de Buenos Aires (voir EUROPE des 15 et 11 octobre, pp.14 et 10), cosignée par une douzaine de membres d'un G20-Plus qui cumule les défections depuis Cancun (Costa Rica et Guatemala en fustigeant la « politisation » de la coalition contre les subventions agricoles des pays riches, puis le Pérou et maintenant la Thaïlande), les chefs de délégations des 148 à Genève se sont retrouvés, mardi, sur un mode informel. « Ils ont discuté dans une atmosphère très constructive, indiquant qu'ils seront flexibles, et la rhétorique de Cancun n'était plus là», souligne le porte-parole de l'OMC, Keith Rockwell. Tous semblent prêts à soutenir les efforts consentis pour relancer les négociations, encore suspendues sine die. Selon une autre source officielle, les voix qui se sont élevées autour de la table pour appeler expressément la reprise des pourparlers sont celles de Maurice au nom du groupe des pays africains, du Botswana pour les Etats d'Afrique, Caraïbe et Pacifique (ACP), ainsi que du Maroc, du Bénin et de la Bolivie.
Les Ambassadeurs sont à nouveau convoqués au siège de l'OMC, mardi prochain, pour une session formelle du Conseil général dont l'ordre du jour élude officiellement la question de l'ADD. « Peut être parleront-ils du coton », précise-t-on à Genève. Mais l'Inde envisage de demander formellement à cette occasion que les négociations redémarrent rapidement. De son côté, le Président de l'instance décisionnelle de l'OMC, l'Uruguayen Carlos Perez del Castillo, s'est déjà lancé, avec le Directeur général de l'institution Supachaï Panichpakdi, dans une série de consultations dont la première phase portera sur les sujets les plus épineux, à commencer par l'agriculture. « Nous testerons les possibilités de trouver un terrain d'entente sur un cadre pour les modalités » de la réforme programmée du commerce agricole, a-t-il dit, selon une source proche du dossier. Viendront ensuite le coton, les réductions tarifaires sur les produits industriels et les sujets de Singapour puis, dans un second « round », les responsables veulent tenter d'approfondir les négociations par une approche à la fois "horizontale" et "intégrée" (traitement des différents sujets en tant qu'éléments d'un même paquet), a-t-il précisé.
Initiatives bilatérales et régionales
De Thaïlande où ils sont réunis cette semaine au niveau ministériel et la semaine prochaine au Sommet, les 21 pays de l'APEC ont promis d'apporter leur soutien à l'OMC et au Cycle avant de se quitter, et des propositions seraient en préparation pour le ranimer. En même temps, la Thaïlande veut soumettre à ses partenaires (Etats-Unis, Canada, Australie, Japon, Chine, Philippines, Singapour, Indonésie, Russie, Mexico, etc.) l'idée d'accélérer le projet de zone de libre-échange Pacifique lancé en 1995 à Bogor. « Sans aucun doute, l'objectif de Bogor doit être ajusté, probablement à 2015 pour les pays en développement » au lieu de 2020, a déclaré le ministre du Commerce Adisai Bodharamik.
De son côté, l'Inde a déjà signé, en l'espace d'un mois, trois accords bilatéraux de libre-échange. Des instruments que l'OMC juge « utiles » mais « pas suffisants » sans le socle multilatéral. « N'oublions pas que de tels accords sont discriminatoires et exclusifs. L'agriculture dans son ensemble a tendance à en être exclue et de très nombreux pays, souvent les plus pauvres, n'en sont pas parties », souligne M.Rockwell.
Pas de précipitation: l'Union ne peut pas être seule à payer le prix nécessaire pour obtenir un succès,
dit M.Lamy - D'accord, dit la Présidence, mais relançons le Cycle rapidement
Dans l'attente des propositions de la Commission européenne annoncées pour le début novembre (voir EUROPE du 10 octobre, p.14), le Conseil européen de Bruxelles devait adopter une déclaration soulignant à la fois la nécessité de reprendre rapidement les négociations à Genève et de mener à bien les réflexions et délibérations "à l'interne". Quelques jours plus tôt, Pascal Lamy, qui participait avec d'autres membres de son équipe à une rencontre avec les ONG, a mis en garde: "Prendre le leadership, c'est bien et nous sommes prêts à le faire mais encore faut-il que nous ne soyons pas les seuls à payer". "Vous ne pouvez pas continuer à agir en leader jusqu'au point où vos poches seront totalement vides", a-t-il ajouté, en rappelant à ses interlocuteurs l'une des grandes concessions déjà faites par l'Union qui, alors qu'elle pensait que le moment était venu de « créer un vrai Conseil économique et social », (« cela a été notre doctrine »), y a renoncé « parce que nous sommes les seuls à défendre cette position ». Sur chacune des questions en discussion dans le cadre de l'ADD, « nous essayons d'avancer vers une meilleure architecture. Cela ne marche pas, alors nous nous réexaminons tout cela. Y a-t-il aujourd'hui quelqu'un autour de la table qui partage notre point de vue? Cancun a clairement démontré que la réponse est non", a-t-il précisé. J'ai constaté, a-t-il reconnu, qu'il n'y a « pas seulement des réticences - au demeurant largement tactiques - sur les sujets de Singapour mais aussi sur l'ouverture de l'accès au marché, et que ceux qui résistent aux uns résistent en même temps à l'ouverture de leurs propres marchés". "Nous devons maintenant nous assurer que la position de l'Union est partagée par ses Etats membres, par nos « constituencies ». Doit-on la réajuster, revoir nos positions défensives/offensives sur certains dossiers ? J'ai mes propres vues là-dessus, mais je préfère vérifier qu'elles sont suffisamment partagées et ce que je pense n'est pas difficile à deviner: je le dis tout haut depuis des années", a poursuivi M. Lamy en laissant entendre que si tel est le voeu des Etats membres, il renoncera à se battre pour avoir un minimum de règles, même plurilatérales, à l'OMC sur l'investissement, la concurrence, la transparence des marchés publics et la facilitation des échanges (ou l'allégement du fardeau administratif et douanier).
« Même si nous changeons de politique, ce qui pourrait bien être le cas, nous resterions convaincus qu'une bonne occasion a été manquée », a précisé à la même occasion Philippe Meyer, le responsable des questions dites de Singapour à la Commission européenne. Sur les services, Joao Aguiar Machado, chef d'unité à la Commission, a précisé que personne dans l'enceinte de négociation ne parle de moratoire sur le GATS, durant la dizaine d'années qu'il faudra pour faire une étude d'impact. "Les négociations sont nettement plus équilibrées qu'au temps du cycle d'Uruguay et dans de nombreux pays, la libéralisation va déjà bien au-delà de ce qui est discuté à Genève", a-t-il remarqué, en rappelant que la plupart des demandes d'ouverture adressées à l'Union émanent de pays en développement. Mais, a-t-il admis, des pays comme le Brésil, l'Inde, l'Argentine et l'Afrique du Sud ne veulent rien offrir tant qu'il n'y aura pas de mouvement sur l'agriculture.