Bruxelles/Cancun, 09/09/2003 (Agence Europe) - A Cancun, à l'heure où « tout semble difficile et en même temps possible », à savoir combler les fossés qui les séparent encore sur la vingtaine de chapitres négociés dans le cadre de l'Agenda de développement de Doha, les 147 délégations des pays membres de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) finissaient, mardi, d'affûter leurs arguments, tout en sonnant le rappel, au milieu de bruyantes manifestations alter ou anti-mondialistes. Ce mercredi, l'institution ouvre sa Vème conférence ministérielle, dans la matinée (l'après-midi à l'heure européenne). Initialement censé donner le coup d'envoi à la dernière ligne droite du Cycle dont la fin est programmée, jusqu'à nouvel ordre, pour le 1er janvier 2005, cet événement est de plus en plus souvent qualifié de revue à mi-parcours ou d'étape intermédiaire importante dans un processus épineux où chacun des rendez-vous pré-convenus a été manqué. L'agenda du Sommet reste en effet dangereusement surchargé et sa tâche particulièrement complexe, en dépit de l'accord salutaire qui est intervenu à la fin août sur l'accès des populations les plus démunies aux médicaments essentiels.
Après les instances techniques qui ont peaufiné les préparatifs et d'ultimes réunions de concertation sur place au cours de ces derniers jours, les ministres du Commerce des pays membres de l'OMC entameront la session qui doit en principe se poursuivre jusqu'à dimanche, même s'il est envisageable de jouer les prolongations, pour un jour ou deux, comme à Seattle et comme à Doha. Ils commenceront dans l'après-midi, juste après la série de discours inauguraux attendus de personnalités dont la fonction les place « au-dessus de la mêlée », telles que le Directeur général de l'organisation, le Thaïlandais Supachaï Panichpakdi, puis le Secrétaire général des Nations unies Kofi Annan. Leur hôte, le chef de la diplomatie mexicaine Luis Ernesto Derbez, qui présidera la Conférence, et l'ambassadeur d'Uruguay, Carlos Perez del Castillo, qui préside le Conseil général - instance décisionnelle - de l'organisation, rappelleront aussi à leurs homologues l'importance et les conditions d'un succès.
En même temps que le projet de déclaration finale, Carlos Perez del Castillo, qui a chapeauté les travaux préparatoires à Genève, a transmis au Sommet une « lettre de couverture » présentant les progrès enregistrés, en premier lieu l'accord « historique et significatif » sur la propriété intellectuelle et la santé publique, et les «domaines clés » sur lesquels « la convergence fait encore défaut ». Sur ces questions encore largement sensibles et controversées, le président du Conseil général, résume la tâche qui incombe aux ministres pour réaliser des avancées « dans un contexte global positif », autrement dit si chacun se montre flexible dans le traditionnel jeu politique des concessions croisées, intersectorielles:
1. Sur l'agriculture, qui reste « l'une des zones les plus sensibles des négociations », les 147 font encore le grand écart sur les modalités des engagements de fin de cycle. Le processus genevois a maintenant besoin d'une « impulsion », à commencer par un accord sur une approche cadre (qui définirait les objectifs et ambitions de la réforme programmée aussi précisément que possible mais sans aller à se stade jusqu'à fixer les chiffres des réductions à consentir), ce qui « nécessitera sans doute un travail considérable » à Cancun. Il faut ensuite que les ministres puissent donner des orientations pour les travaux en vue d'établir les modalités complètes de la réforme programmée, y compris les chiffres des réductions à consentir, une question pour l'instant inextricable mais non moins fondamentale. «Les niveaux d'ambitions pour les soutiens internes, l'accès au marché et la concurrence à l'exportation (les trois piliers de cette réforme), de même que l'équilibre final dépendront largement des chiffres à négocier une fois que le cadre aura été agréé », souligne M.Perez del Castillo. Le cadre qu'il propose est considéré comme un point de départ pour Cancun par « beaucoup » mais pour d'autres, en nombre « significatif », il n'apparaît pas suffisamment équilibré. C'est le cas du Groupe des Vingt, mené par l'improbable alliance des trois grands du monde en développement, Brésil, Inde et Chine surtout d'accord pour barrer la route à la tentative européenne de promouvoir une distinction entre eux (gros exportateurs, produits agricoles, produits manufacturés à bon marché et services) et le reste des pays en développement.
2. Concernant les modalités des négociations sur l'accès au marché des biens industriels et autres produits non agricoles, les négociateurs à Genève invitent les ministres à trancher entre les deux approches qui les opposent: l'une, plus ambitieuse, vise des réductions tarifaires sectorielles obligatoires, voire l'élimination, tandis que l'autre privilégie une formule de réductions tarifaires plus modestes avec seulement une composante sectorielle volontaire. Là, ce sont en résumé la plupart des PVD qui s'opposent aux coupes « radicales » visées par les pays industrialisés.
3. Les questions dites de Singapour (investissement, concurrence, marchés publics, facilitation des échanges) requièrent quant à elles une décision « explicitement consensuelle » sur les « modalités des négociations ». Et le problème, c'est précisément l'absence de consensus: en l'occurrence, les uns, Européens en tête, veulent que le coup d'envoi soit donné aux négociations, tandis que leurs opposants, toujours menés d'un pas ferme par l'Inde, insistent pour poursuivre le travail analytique à Genève.
4. Les discussions sur les modalités du traitement spécial et différencié promis aux pays en développement ont en revanche progressé même si certains de ces pays promettent de batailler ferme pour étoffer le paquet soumis pour adoption à Cancun, tandis que sur les problèmes qu'ils rencontrent dans la mise en œuvre des accords issus du cycle d'Uruguay, les divergences de vues restent « significatives ».
A ce menu déjà indigeste, s'ajoutent quelques demandes « soulevées vers la fin du processus à Genève », en particulier l'initiative africaine sur le coton (voir nouvelle suivante) et la délicate décision à prendre pour clarifier les échéances, notamment pour la fin du Cycle. Un cycle qu'il serait peut-être intéressant de prolonger, signalent certains des interlocuteurs de l'UE, devenus les plus difficiles mais également incontournables, comme le Brésil, ou encore l'Inde qui n'a finalement pas grand-chose à gagner à faire des concessions à Cancun alors que se profilent les élections fédérales de 2004.