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Bulletin Quotidien Europe N° 8538
AU-DELÀ DE L'INFORMATION /

La conférence de Cancun n'est pas simplement un évènement économique et commercial - réflexions supplémentaires

L'exemple des médicaments. Il ne doit pas être toujours simple, en ce moment, de s'appeler Pascal Lamy. Le titulaire de ce nom continue à se battre, avec des résultats globalement positifs, pour que soient introduites dans le commerce international des règles sociales, environnementales et de "fair trade", et en même temps les anti-globalisation s'efforcent d'en faire presque le symbole de la mondialisation sauvage et de la soumission à l'OMC (Organisation mondiale du commerce). Même parmi ses compagnons d'orientation politique et de parti, les plus démagogues et les plus ignorants s'activent pour ternir son image. Certes, une large fraction du mouvement anti-globalisation a compris que la mondialisation est un fait qui ne peut pas être nié mais qui doit être canalisé et réglementé, si bien que les slogans réclament aujourd'hui une mondialisation "autre", sans la rejeter en elle-même. Mais jamais ce mouvement ne reconnaîtra que c'est exactement l'objectif pour lequel Pascal Lamy se bat depuis sa prise de fonctions, avec l'ensemble de la Commission européenne; et la plupart des "médias" écoutent ceux qui crient le plus fort. Lorsque a été annoncé l'accord au sein de l'OMC sur les médicaments génériques, je n'ai entendu personne rappeler à quel point l'action de Pascal Lamy avait été déterminante pour aboutir à ce résultat, d'abord pour en faire une position de l'UE, ensuite pour le faire accepter aux Américains. Ce n'est pas grave: lorsque la santé de dizaines de millions de personnes est en jeu, on ne va pas courir après la gloriole du mérite personnel. Mais nous pouvons quand même souligner que dans cette affaire l'Europe a joué un rôle conforme à ses traditions et à ses ambitions humanistes, et que Pascal Lamy y a été pour beaucoup.

Il est vrai que même cet accord est critiqué, parce qu'il ne résout pas la totalité du drame du sida, ce qui est normal, car il ne concerne que l'aspect des brevets. Mais cet aspect est essentiel, et la médiation de l'UE a été quand même bien plus utile et efficace que l'agitation de ceux qui réclament la disparition des multinationales, en oubliant que ce n'est pas par hasard si c'est à elles qu'il faut s'adresser si l'on veut disposer des médicaments en question: dans l'état actuel du monde, personne d'autre n'est en mesure de les fabriquer. Pascal Lamy a parlé d'un équilibre atteint "entre les besoins des pays pauvres et la nécessité de préserver le système des brevets car il est crucial pour la recherche et le développement de nouveaux médicaments". C'est ça, se battre pour l'humanité qui souffre; mais ce n'est pas aujourd'hui qu'on découvre que, pour certains mouvements, les besoins des hommes qui souffrent du sida ou d'autres maladies endémiques (ainsi que de ceux qui ont faim) sont bien moins importants que les objectifs politiques ou idéologiques qui les animent.

Sept considérations supplémentaires (plus une). Heureusement, pour le dossier de l'agriculture, M.Lamy a à ses côtés Franz Fischler, et ensemble ils garantissent que la vision européenne d'un monde multilatéral mais organisé, dans lequel le libre commerce n'est pas une fin en soi mais un moyen pour atteindre davantage d'équilibre et de justice, sera défendue comme il se doit. Tout le monde devrait lire et méditer les pages 9 et 10 de notre bulletin du 5 septembre, qui annoncent les positions que les deux Commissaires défendront à Cancun. Le nouveau round de l'OMC sera global, et pour aboutir il faudra se mettre d'accord sur tous les aspects. Dans des domaines tels que l'environnement, il n'est pas question d'établir des règles nouvelles à cette occasion, mais celles qui ont déjà été, avec tellement de difficultés, définies, doivent être respectées. Pour l'agriculture en particulier, Franz Fischler a dégonflé quelques baudruches et clarifié quelques aspects que l'on se plaît parfois de laisser dans le brouillard. Et il a fermement invité le Brésil, la Chine et l'Inde à "remettre les pieds sur terre" et ne pas s'en tenir à des "exigences extrêmes" qui n'ont aucune chance d'être satisfaites. Les dix "ingrédients de base" pour un résultat positif cités par M.Fischler indiquent les objectifs raisonnables et justifiés ainsi que les limites de ce qu'on peut demander à l'UE, dans l'intérêt tant de l'Europe que du monde en développement. J'ajouterais de mon côté quelques considérations sur des aspects spécifiques.

1. L'état final des réflexions de MM.Lamy et Fischler sur le dossier agricole. Ma première remarque est tout simplement une citation. MM.Lamy et Fischler ont signé ensemble un article (dans "Le Figaro" du 8 septembre) où nous pouvons lire: " Avec les pays à faible revenu, nous partageons le souci de ne pas ouvrir l'agriculture aux grands vents du libéralisme. Par les risques et l' incertitude qu'il implique, cela se ferait au détriment des populations les plus pauvres. Le maintien de protections à la frontière, pour ceux qui le souhaitent, est non seulement légitime mais nécessaire." Et ils ont invité les autres pays de l'OMC à "abandonner l'illusion que nous sacrifierons l'agriculture européenne à la réussite du reste du programme de Doha". Après quoi, José Bové et certaines ONG continueront à crier que Pascal Lamy a vendu son âme à l'OMC et au libéralisme incontrôlé.

2. L'expérience douloureuse des agriculteurs mexicains. Les reportages réalisés au Mexique par des journalistes qui ont anticipé la conférence de Cancun par des enquêtes sur place, confirment les désastres provoqués par l'application des règles du libre-échange au secteur agricole. Le message que les agriculteurs mexicains s'efforcent de faire passer en profitant de l'attention momentanée des médias pour leurs régions, c'est un véritable cri de détresse: le libre-échange agricole instauré avec le grand frère du Nord est en train de les ruiner! Face aux importations de maïs en provenance des Etats-Unis (très abondant, subventionné et presque toujours génétiquement modifié), les paysans du Chiapas ne peuvent plus survivre, ils abandonnent leur terre et sont obligés d'émigrer vers les Etats-Unis dans des conditions misérables. Ce qui ne peut que renforcer mon opposition de toujours aux "ZLE agriculture comprise" que l'UE promettait il y a quelques années à droite et à gauche, et consolider l'invitation à refuser toute orientation en ce sens dans les négociations futures (qu'elles soient multilatérales ou bilatérales).

3..Contre le dogmatisme. L'UE doit continuer à réduire ses subventions à l'exportation et dans beaucoup de cas les supprimer, parce qu'elles provoquent des distorsions des échanges internationaux et, à l'intérieur de l'Union, elles profitent aux grands propriétaires et aux commerçants beaucoup plus qu'aux agriculteurs de base. La suppression intégrale de ces subventions n'est toutefois pas souhaitable, ne fût-ce que parce que certains pays pauvres importateurs en tirent un avantage. Je peux témoigner de démarches de pays africains faisant valoir que grâce à ces mesures ils peuvent s'approvisionner en produits agricoles de base à des conditions favorables. Pas de dogmatisme, donc. Mais l'objectif général de réduction doit être maintenu.

4. Pour la cohérence Certaines ONG ou leurs porte-parole se détachent de plus en plus de la vague démagogique qui sévissait (et en partie continue à sévir) dans leurs rangs. M.Thierry Kesteloot, d'Oxfam, a dénoncé "l'entreprise de libéralisation du commerce agricole poursuivie par l'OMC, qui favorise les vocations exportatrices, pousse à la surproduction et écrase les prix, entraînant la perte de millions d'entreprises familiales, au Sud comme au Nord du monde" et il s'est prononcé pour "une politique réfléchie de soutien des prix pour autant qu'elle n'affecte pas la production des autres". José Bové lui-même a déclaré: "Nous demandons la reconnaissance de la souveraineté alimentaire comme droit fondamental". Je ne pense pas qu'il manque de cohérence au point de contester à l'Europe un droit qu'il réclame pour les autres.

5. Invitation à la réflexion. Les pays ACP doivent choisir franchement leur camp. Ils ne peuvent pas faire appel au principe de la multifonctionnalité de l'agriculture pour eux-mêmes et contester ce même principe pour l'Europe. Ils ne peuvent pas réclamer la libre concurrence intégrale et la "vérité des prix" pour certains produits et réclamer des prix préférentiels dans les secteurs où ils ne sont pas compétitifs. S'ils souhaitent se rallier aux prétentions du groupe de Cairns en faveur de la suppression de toutes les limitations aux échanges agricoles, c'est leur droit, mais ils doivent comprendre que ceci implique la suppression de toutes les "préférences" qu'elle leur octroie actuellement pour leurs bananes, leur sucre (payé au prix communautaire), leur rhum et quelques autres produits. Qu'ils choisissent.

6. Le groupe de Cairns ne représente pas les pays en développement. Le groupe de Cairns a évidemment le droit de défendre les intérêts de ses affiliés, mais il ne peut pas "s'autoproclamer porte-parole de tous les pays en développement" (observation de MM.Lamy et Fischler dans l'article cité au point 1). Les pays à bas revenu sont importateurs nets de sucre, céréales, viande bovine et mouton pour 2 milliards d'euros par an; les pays les plus riches du groupe de Cairns en sont exportateurs nets pour 17 milliards d'euros. A qui bénéficierait une éventuelle libération totale des échanges de ces produits?

7. Une revendication logique. Les opposants à la demande de l'Europe visant à ce que les dénominations géographiques des produits alimentaires soient protégées, ne finiront jamais de m'étonner. Des produits tels que le Champagne, le jambon de Parme, les vins de Bordeaux, etc. sont le résultat de siècles d'efforts et de traditions rigoureusement respectées. Par l'usurpation des indications d'origine, le producteur est lésé et des millions et millions de consommateurs sont trompés. Et laissons de côté, s'il vous plaît, l'argument des pays pauvres, car ce ne sont pas eux qui fabriquent le faux champagne ou qui usurpent la dénomination "jambon de Parme", mais Etats-Unis, Canada, Australie, Nouvelle-Zélande, Brésil, Argentine…

J'ajoute que le cas du coton mérite une réflexion approfondie et un traitement spécifique, car c'est effectivement un produit pour lequel l'Afrique est compétitive et ses producteurs sont gravement affectés par les subventions européennes (pour 450.000 tonnes de production annuelle) et surtout américaines (pour 3 millions de tonnes). Une solution doit être trouvée.

(F.R.)

 

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