Vérité contre démagogie. Ce n'est pas la première fois qu'en feuilletant "Le Courrier - magazine de la coopération au développement ACP-UE", je découvre des trésors. Je me réfère à l'apport de données concrètes sur les vrais intérêts des pays d'Afrique et des Caraïbes et des pays pauvres en général, apport qui devrait - si tout tournait rond - être pris dûment en compte par les décideurs européens. Le "dossier" du dernier numéro de cette publication (N° 197, mars-avril 2003) est consacré à la "sécurité alimentaire", et mon attention a été particulièrement retenue par l'article "commerce de denrées et sécurité alimentaire", de John Madeley (auteur du livre "Food for All: the need for a new agriculture").
Dès les premières lignes, M. Madeley entre dans le vif de son sujet: si la réunion ministérielle de l'OMC, en septembre prochain à Cancun, décide une nouvelle libéralisation du commerce agricole, "les pays en développement exporteront encore davantage de nourriture à destination des pays occidentaux. La sagesse de ce commerce n'est pas suffisamment mise en doute. En fait, les pauvres auraient tout intérêt à ce que cette nourriture ne quitte jamais leur pays." L'auteur cite les exemples de l'Inde, devenu le second exportateur mondial de riz "alors que 260 millions de ses habitants vivent dans l'insécurité alimentaire", et de pays africains qui exportent des denrées alimentaires tout en étant frappés par la famine, comme l'Ethiopie, le Malawi et le Mozambique. Il constate: "Les gouvernements des pays occidentaux, la plupart des universitaires et même certaines ONG encouragent les exportations de denrées par les pays souffrant d'insécurité alimentaire. Ils s'appuient sur le concept de l'avantage comparatif. Or, l'argent que ces exportations apportent aux pays en développement est rarement investi dans la lutte contre la faim et la pauvreté." M. Madeley cite des études (de la CNUCED, de la FAO et autres) qui "démontrent les conséquences néfastes de la libéralisation des échanges sur la sécurité alimentaire". Pourquoi ? Les cultures pour l'exportation entraînent la création de grandes exploitations agricoles, dont les résultats sont: "concentration des fermes, marginalisation des petits producteurs, intensification du chômage et de la pauvreté", alors que "rien n'indique que d'autres secteurs économiques fournissent de l'emploi à ceux qui sont contraints d'abandonner les terres". Selon la codirectrice de l'organisation américaine Food First, Anuradha Mittal, "les échanges mondiaux de denrées alimentaires annihilent la capacité des paysans à produire de la nourriture pour leur famille et leur communauté locale". En exportant davantage, les pays pauvres "recevraient davantage de devises, mais il est peu probable que les paysans en situation précaire en bénéficieraient (…). Les petits paysans vendent leurs produits à des acheteurs qui les revendent à leur tour à des négociants internationaux. Selon une estimation de la CNUCED, près de 70% du commerce mondial se trouve aux mains de multinationales. Si attrayante soit-elle en théorie, l'ouverture des marchés leur profite davantage qu'aux personnes en situation d'insécurité alimentaire."
Les vrais bénéficiaires. La grande question est donc posée: pour qui se battent les gouvernements, les institutions internationales et les ONG qui réclament la libéralisation des échanges agricoles mondiaux? Pour les multinationales et les commerçants. Pour aider effectivement les pays en situation d'insécurité alimentaire, M.Madeley indique trois directions: a) développer les méthodes d'agriculture durable, qui obtiennent déjà, ici ou là, des résultats appréciables "pour des raisons qui n'ont rien à voir avec le commerce international"; b) développer le "commerce équitable", qui présente "un potentiel extraordinaire" (il consiste à créer des filières qui commercialisent des denrées produites dans des conditions écologiquement et socialement acceptables, et payées correctement aux producteurs); c) axer le développement mondial sur l'éradication de la faim (et non sur le commerce agricole).
Le franc-parler du Commissaire Nielson. L'article de M.Madeley est entouré d'autres contributions éclairantes. Le Commissaire européen Poul Nielson critique sans ménagement certaines orientations des organisations mondiales: "la Banque mondiale incite des pays comme le Vietnam et d'autres à se lancer dans la production de café et à l'exporter comme culture de rapport", et elle donne à tous le même conseil. Or, une étude spécifique du "Courrier" sur le drame de la surproduction du café, signée par Joe Leadbeater, d'Oxfam International, indique que dans le monde 25 millions de producteurs de café et leurs familles "courent à la ruine" en raison de l'effondrement des prix: en l'espace de six ans, dans de nombreux pays ACP, les revenus du café ont chuté de 65%. La surproduction en est la cause principale; s'y ajoutent le déséquilibre des marges bénéficiaires (minimes pour les producteurs, beaucoup plus importantes pour les torréfacteurs et les négociants), la dégradation de la qualité, l'insuffisance des efforts pour promouvoir la diversification et le développement rural. M.Nielson dénonce aussi la tendance du PAM (programme alimentaire mondial) et des ONG humanitaires à gonfler les demandes d'aide alimentaire, qui (nécessaire en cas de crise) peut avoir des répercussions négatives sérieuses, en concluant: "nous ne pouvons plus nous fier aux seules études du PAM".
Les dangers de l'aide alimentaire excessive sont clairement dénoncés, dans un reportage spécifique sur l'Ethiopie, par Jane Tully, stagiaire à la DG Développement de la Commission: "l'apport régulier et abondant d'aide alimentaire exerce une pression à la baisse sur les prix des produits locaux vendus sur les marchés éthiopiens (…), cette aide peut avoir un effet dissuasif sur le niveau de la production agricole, des investissements et des innovations, surtout si elle est disponible en périodes d'abondance (…). Une mentalité d'aide alimentaire a émergé, une grande partie de la population étant dépendante de cette aide au moins deux mois entiers par an. L'aide alimentaire est certes une nécessité en période de crise aiguë mais ne représente pas une solution et elle peut miner d'autres actions entreprises pour améliorer la sécurité alimentaire."
Le Commissaire Nielson a tiré de cette situation des conclusions politiques. Ecoutons-le: "nous fournirons l'aide alimentaire nécessaire, mais nous devons encourager les pays bénéficiaires à modifier leurs politiques. Tel est le débat que nous menons avec la Zambie et plus encore avec l'Ethiopie".
Les responsabilités des Etats ACP. Les pays d'Afrique eux-mêmes doivent modifier certains de leurs comportements. Cette année-ci, 35 millions d'Africains vont avoir besoin d'aide alimentaire, non seulement dans les pays qui souffrent traditionnellement de graves problèmes de famine (Ethiopie, Erythrée Soudan, Mali, Mauritanie et Niger) mais aussi dans plusieurs pays d'Afrique australe qui ont traditionnellement des ressources alimentaires abondantes: Lesotho, Malawi, Mozambique, Swaziland, Zambie et Zimbabwe. Pourquoi? Jean B.Bakole, représentant du COASAD (coalition des organisations africaines pour la sécurité alimentaire et le développement durable), cite parmi les causes les catastrophes naturelles et la désertification progressive, mais aussi les conflits armés, la libéralisation des marchés, l'inégalité historique d'accès aux terres arables, l'inefficacité des politiques agricoles et il commente: "beaucoup de dirigeants africains s'enlisent dans les conflits armés affamant ainsi leur population, au point que d'aucuns estiment que l'insécurité alimentaire est en passe de devenir à la fois une arme militaire et un instrument politique en Afrique." De son côté, le professeur Amartya Sen a souligné "qu'il n'y a jamais eu de famine grave dans aucun pays doté d'une forme démocratique de gouvernement", et selon Mohamed Salih (de l'Université de Leyde, Pays-Bas) la sécurité alimentaire "ne peut se développer correctement que dans un cadre démocratique". Les politiques agricoles "ont tendance à privilégier les opulents et les puissants (…), les gouvernements accordent la priorité aux cultures d'exportation (café, thé, bananes, etc.)" sur la production destinée à la consommation locale. La conclusion rédactionnelle du Courrier est que "l'insécurité alimentaire est plus un problème de développement et d'accès aux produits qu'une question de production et de disponibilité". Il est vrai aussi que plusieurs Etats ACP travaillent efficacement dans la bonne direction, et M.Bakole cite en particulier le Bénin.
L'UE doit supprimer les "subsides pervers". Faut-il en conclure que les pays riches, et l'Union européenne en particulier, n'ont pas de responsabilités? Loin de là. Les subsides européens et américains aux exportations agricoles sont vivement dénoncés. John Madeley dénonce le lien entre les subventions et les quantités produites, qui encourage les agriculteurs des pays riches à accroître leur production et à écouler les excédents à des prix de dumping, en déprimant les prix dans les pays d'importation et en détériorant la position économique des paysans locaux. Le Commissaire Poul Nielson est encore plus ferme, en parlant de "subsides pervers" et de l'utilisation de l'aide alimentaire "pour nous débarrasser de nos excédents de production, subventionnés avec l'argent de nos contribuables". Mais il ajoute: "nous avons pris conscience du problème et nous sommes résolus à faire évoluer les choses". L'aide alimentaire de l'UE provient de moins en moins des surplus européens et est de plus en plus achetée en Afrique même, selon les disponibilités régionales. En outre et surtout, les subventions à l'exportation, déjà controversées, seront progressivement éliminées à l'égard des pays pauvres (sauf lorsqu'elles leur sont profitables), afin de supprimer à jamais les problèmes inadmissibles dont souffrent les productions locales mises en difficultés par la concurrence de produits européens subventionnés. L'essentiel pour les ACP est la sauvegarde de leurs préférences sur le marché européen, notamment pour bananes, sucre, rhum, etc.
Cet ensemble d'éléments devrait fournir aux décideurs, aussi bien de l'UE que des pays ACP, des indications claires sur l'attitude à tenir dans les négociations commerciales mondiales. Les affirmations démagogiques d'après lesquelles l'ouverture du marché agricole européen aiderait le tiers monde sont fausses. La destruction de l'agriculture de l'UE aggraverait la faim et l'insécurité alimentaire dans les pays pauvres. Ceux qui la réclament ne défendent pas les intérêts de ces pays mais ceux des multinationales, des grands commerçants et des agricultures les plus riches et puissantes. Ils visent simplement la conquête du marché européen, parce qu'il est solvable. Ce qui est un objectif licite mais n'a rien à voir avec la lutte contre la faim dans le monde. (F.R.)