Le vrai clivage. Il faut se méfier des interprétations simplistes. Ce que j'ai écrit ces trois derniers jours sur l'état des travaux (et sur les états d'âme des protagonistes) à propos de l'Europe de la défense ne doit pas amener à la conclusion qu'il existe un groupe de pays favorables, avec à la tête les "Quatre" du mini-Sommet du 29 avril, et un groupe de pays contraires, conduits par le Royaume-Uni. Rien ne serait plus faux. Le clivage est plutôt entre ceux qui souhaitent une réalisation "communautaire", et ceux qui ne voient d'avenir que dans une initiative en marge de l'Union. On ne doit quand même pas oublier que Londres a été, avec Paris, à l'origine de la relance de la coopération européenne en ce domaine, et que les textes sortis des deux Sommets franco-britanniques sont ambitieux et ont donné à l'époque un coup de fouet indispensable à des ambitions anciennes depuis longtemps endormies. En même temps, les Quatre qui ont pris la relève (Allemagne, Belgique et Luxembourg en plus de la France) continuent à répéter à tour de rôle que l'Europe de la défense a besoin du Royaume-Uni, pour des raisons évidentes d'efficacité et de crédibilité.
Entre-temps, la conception britannique s'est précisée, grâce notamment aux déclarations de Tony Blair sur le "pôle unique" Etats-Unis/ Europe et au franc-parler de son ministre aux affaires européennes Denis MacShane. Ce dernier ne s'est pas limité à invoquer l'Europe "terre à terre" et à inviter la Convention à faire des propositions susceptibles de plaire à tous les gouvernements (voir cette rubrique d'hier); il s'est aussi exprimé sur la politique étrangère et de défense de l'Europe, en affirmant que des positions communes sont possibles sur plusieurs aspects importants, mais que la voie pour y arriver est celle des contacts entre les ministres concernés et des débats entre parlementaires nationaux britanniques, français et allemands, en dehors de toute procédure communautaire (voir cette rubrique du 13 mars). Les petits pays, y compris ceux d'Europe centrale et orientale, peuvent ainsi évaluer quel serait leur rôle dans la PESC et la PESD à l'anglaise. Et pour le degré d'autonomie de l'Europe, s'adresser à Tony Blair. Un projet commun avec le Royaume-Uni est-il possible si le premier ministre confirme sa doctrine de la "puissance unipolaire"?
La responsabilité des "conventionnels". Il revient à la Convention de s'exprimer. Si elle accepte les conclusions du rapport Dehaene (PESC) et du rapport Barnier (PESD), le cadre européen est sauvegardé, même si la construction est "à trois étages", selon les différents degrés d'engagement, et les procédures de décision sont, pour un temps indéterminé, intergouvernementales. Si la Convention rejette ce schéma, l'Europe de la défense ne sera pas abandonnée, mais elle naîtra en dehors du Traité, entre les pays qui auront choisi de participer, en excluant ceux qui n'en accepteront pas tous les éléments (alors que le projet Barnier/ Dehaene comporte une base commune à 25). Et que les exclus du projet intergouvernemental ne viennent pas alors se plaindre si le Parlement européen et la Commission restent totalement en dehors non seulement des décisions mais aussi des débats.
L'initiative des Quatre était nécessaire. L'échange de vues à 25, qui s'est déroulé dans l'île grecque de Kastellorizo, a permis à la presque totalité des ministres des Affaires étrangères de l'UE élargie de marquer leur vif intérêt pour l'Europe de la défense (voir notre bulletin du 6 mai page 6). Après la période des polémiques, le ton était à l'apaisement, et je renonce au plaisir malin de rappeler l'une ou l'autre des déclarations fracassantes de la veille qualifiant de "provocation" la réunion des Quatre et les accusant d'avoir cassé l'Europe. Quelques questions pointues ont été posées, notamment à propos du délai nécessaire pour que la force militaire européenne soit crédible. La clause de défense commune de l'UE, qu'ajoute-t-elle à celle de l'OTAN? a demandé le ministre polonais (qui sait bien laquelle des deux est, pour le moment, plus rassurante). Le ministre portugais a observé qu'il faudra dix ans au moins pour que l'UE dispose d'une capacité autonome de défense; en attendant, il faut bien s'accrocher aux capacités de l'OTAN. La réponse est très simple: si l'on veut y arriver, il faut bien commencer! Le Premier ministre belge Guy Verhofstadt l'avait déjà dit devant le Parlement européen (en s'adressant à Hans-Gert Pöttering): "vous dites que ce n'est pas le bon moment, mais ce n'est jamais le bon moment!", en ajoutant que l'on ne doit pas attendre que la Convention et la CIG disent "non" aux coopérations renforcées dans la défense, comme à Nice (voir notre bulletin du 1er mai, p. 4).
Faut-il conclure que l'initiative des Quatre était inutile, vu qu'à présent presque tous se disent intéressés à la PESD? Pas du tout. Le débat de Kastellorizo n'aurait pas été ce qu'il a été sans cette initiative, et, surtout, le débat à 25, tout en étant positif, n'a pas abouti et ne pouvait pas aboutir à des conclusions opérationnelles, alors que les Quatre ont mis sur la table des propositions et des décisions. Sans le mini-Sommet, on serait encore aux discussions de principe. (F.R.)