Les dernières évolutions de la position britannique à l'égard de la construction européenne ne sont pas de nature à apaiser les perplexités. Les déclarations de Tony Blair sur la puissance unipolaire et un article du ministre aux Affaires européennes Denis MacShane présentent une image de l'Europe future qui n'a rien à voir avec les ambitions de plusieurs autres Etats membres, des institutions de l'UE et de la Convention.
Enterrer les rêves déplacés. Le langage de M. MacShane, on en avait déjà fait la connaissance par l'article publié dans "Le Monde" en janvier dernier qui invitait à réaliser une Europe "terre à terre", sans ambitions politiques (voir cette rubrique du 30 janvier). Le ministre a de la suite dans les idées; l'article publié dans le « Financial Times » du 23 avril confirme les mêmes idées en renforçant le ton. Après quelques tonnes d'ironie lourde sur l'ambition de la Convention et de son président de se comparer à la Convention de Philadelphie, le ministre britannique enterre définitivement les rêves déplacés: " le désir de rédiger une Constitution American style doit être mis de côté (…). Les 60 jours qui restent à la Convention européenne doivent être consacrés à moins de débats sur une architecture ultra-visionnaire (…). La Convention doit mettre l'accent sur la production de recommandations qui soient acceptables pour les gouvernements européens (…). Si ceci signifie des compromis et une approchée limitée, d'accord. Sinon, la Convention deviendrait juste un séminaire de plus, plus long et plus cher, sur l'Europe future (…). Dans ses derniers 60 jours, la Convention doit avoir l'ambition d'être modeste et de fournir à l'Europe un paquet pratique de propositions - sans rapports minoritaires ni propositions alternatives conflictuelles - susceptibles d'obtenir un soutien général."
M. MacShane fonde son sermon sur des lieux communs en faveur d'une Europe "qui n'octroie pas une aide de 2 dollars par jour à chacune de ses vaches" et qui soit plus dynamique, alors qu'aujourd'hui il y a "plus de 7 millions de chômeurs en France et en Allemagne, privés de leur droit principal, le droit au travail, à cause du refus borné des syndicats, des employeurs et des bureaucrates de la Banque centrale européenne de promouvoir des politiques visant la création d'emplois." Comme si une Convention chargée d'élaborer une Constitution pouvait délibérer sur la politique économique. Démagogie, quand tu nous tiens…
La conception de Bill Clinton est oubliée. Après cette description éclairante de l'Europe vue par le ministre responsable de la politique européenne du Royaume-Uni, les affirmations de Tony Blair sur la "puissance unipolaire" ont suscité pas mal de perplexités, et une sèche réfutation de Jacques Chirac. Rappelons les termes essentiels de la divergence. Le Premier ministre britannique a soutenu la thèse d'une "puissance unipolaire englobant un partenariat stratégique entre les Etats-Unis et l'Europe". L'UE pourrait influencer la politique américaine "de l'intérieur", en faisant partie du même pôle. Pour plusieurs responsables européens, cette formule signifie tout simplement que l'Europe renoncerait à avoir une politique étrangère autonome et à devenir une puissance diplomatique et militaire en mesure de dialoguer sur un pied d'égalité avec les Etats-Unis. Jacques Chirac a répondu que le monde multipolaire n'est pas une création abstraite mais une évolution naturelle déjà en cours: la Chine, l'Inde, peut-être l'Amérique du Sud, en plus des Etats-Unis et de l'Europe. Les liens entre ces ensembles doivent être étroits pour éviter les affrontements, et ceux entre les Etats-Unis et l'Europe sont particuliers parce que ces deux pôles font partie d'une Alliance, mais "entre partenaires égaux"; sinon, "c'est un autre monde, pas celui qu'imagine la France". Le chancelier Schröder a ajouté la phrase désormais célèbre: "au sein de l'OTAN, il n'y a pas trop d'Amérique mais trop peu d'Europe" (ce qui rejoint le concept de Chirac: "en construisant une Europe plus forte, nous contribuons à une Alliance atlantique plus forte"). Les historiens rappellent par ailleurs que la notion d'une Alliance fondée sur deux piliers autonomes, l'un américain et l'autre européen, était l'orientation de Bill Clinton, affirmée à plusieurs reprises et retenue par le Sommet de l'OTAN d'avril 1999.
Le Royaume-Uni a donc répondu à sa manière à la question qu'avait posée le Commissaire européen de nationalité britannique Chris Patten: " sommes-nous à l'intérieur ou à l'extérieur? Sommes-nous à moitié détachés ou sommes-nous partie prenante au processus visant à affirmer la position de l'Europe dans le monde?" (voir cette rubrique du 30 janvier). Mais il ne faut pas se tromper: la Grande-Bretagne ne rejette pas l'Europe, au contraire elle veut y rester et y jouer un rôle de plus en plus important. Ce qu'elle refuse, c'est une conception qui ne correspond pas aux aspirations de la majorité de sa population ni peut-être à l'histoire du pays, et qui est pourtant fortement voulue par la plupart des pays continentaux.
Que conclure de ce tour d'horizon en trois étapes sur les perspectives de l'Europe politique et de la défense? Je vais essayer de fournir demain quelques éléments de réponse. (F.R.)