La tâche de la Convention. La volonté de relancer la construction européenne dans ses aspects politiques, dès que la tempête actuelle se sera apaisée (voir cette rubrique du 18 mars), se confirme. En attendant les résultats du Conseil européen, c'est le président de la Convention qui a prononcé les paroles les plus explicites et clairvoyantes à ce propos; ce qui est normal, car c'est à la Convention qu'il revient de mettre au point les nouveaux textes applicables à la politique étrangère et de sécurité commune (PESC) et à la politique européenne de défense (PESD). Le ton avec lequel Valéry Giscard d'Estaing s'est adressé en début de semaine aux conventionnels était à la hauteur des circonstances. Il a constaté "l'état de délabrement des grandes politiques communes imaginées dans le traité sur l'Union: les politiques extérieures et de sécurité. Ne fermons pas les yeux sur l'état de l'Europe, mais ne renonçons pas à nos efforts pour la rendre différente, pour que l'unité profonde de nos peuples remonte jusqu'à la surface et qu'elle devienne une force capable de jouer un rôle déterminant dans l'émergence d'un nouveau monde, juste, tolérant, respectueux du droit et, aussi longtemps que cela reste possible, pacifique." On sent que les mots ont été pesés un à un.
Les aspects politiques du Traité constitutionnel seront mis au point à l'automne. Dans des contacts plus restreints, VGE a en même temps estimé qu'il fallait éviter toute précipitation dans la relance souhaitée. Il a utilisé l'image des surfeurs sur les ondes longues de l'Océan: il faut se laisser porter par elles, sans s'y opposer; attendre le reflux favorable et l'accompagner. La Convention commencera à s'occuper de la politique étrangère et de la défense en mai, et il faudra le temps qu'il faudra. Il faut d'abord "clarifier les choses entre nous", et rétablir le climat indispensable de confiance.
C'est dans cet esprit qu'il faut comprendre les phrases de VGE, en conférence de presse, sur la prolongation des travaux de la Convention jusqu'à la fin septembre ("Si on a besoin de quelques semaines de plus pour des raisons rédactionnelles, où est l'inconvénient? Terminer fin juin ou fin septembre, je ne vois pas l'enjeu.") et sur la présentation du résultat final non pas au Sommet de Thessalonique à la fin juin, mais à un Sommet spécial plus tard ("le calendrier n'est pas central; ce qui est central, c'est la qualité de notre travail). Ceci reporte à l'automne la présentation du Traité constitutionnel aux chefs de gouvernement - qui interviendra alors sous présidence italienne - et soulève un problème de calendrier pour la Conférence intergouvernementale. Je reviendrai le moment venu sur cet aspect de la CIG, qui a une implication évidente sur la participation des pays candidats (ceux qui ont déjà conclu les négociations d'adhésion) à la signature du Traité constitutionnel, sur le même plan que les Etats membres actuels, donc, avec droit de veto (qui n'était pas prévu par la déclaration de Laeken).
Les regrets des chefs de gouvernement. Certes, rien ne serait possible sans une orientation favorable de la plupart des chefs de gouvernement. Mais parmi eux, en ce moment, nombreux sont ceux qui regrettent de ne pas avoir eu au départ le "réflexe européen" qui leur aurait évité tellement de déboires -rupture avec l'opinion publique nationale, déchirement de leur majorité parlementaire, affaiblissement de l'autorité sur leur parti, relations à recoudre avec leurs partenaires européens - qu'il est plus que vraisemblable que la volonté clairement exprimée par le président Chirac (voir cette rubrique déjà citée du 14 mars) est largement partagée. Les conclusions du Sommet nous donneront peut-être une première réponse.
Olivier Duhamel est positif. En attendant les lendemains qui chantent, nous devons vivre avec ce qui existe, et qui n'est pas grand-chose. J'ai déjà eu l'occasion de souligner l'incohérence de ceux qui reprochent à l'Europe de ne pas agir comme une entité politique alors qu'ils savent très bien que la PESC n'existe pas encore, ou qu'en tout cas elle n'est pas opérationnelle, ainsi que la mauvaise foi de ceux qui s'opposent à cette PESC et ensuite blâment l'Europe pour son inefficacité ou inexistence dans les affaires du monde. Le conventionnel Olivier Duhamel a dépeint cette incohérence mieux que je ne saurais le faire, en y ajoutant un élément positif. À ceux qui dénoncent l'Europe divisée, l'Europe "ridiculisée" dans les vicissitudes que nous vivons, et la mort de son unité politique, M.Duhamel a répondu: "Comment défaire ce qui n'a jamais été fait? Pourquoi tant de regards voient-ils démolie une maison qui n'a pas encore été construite? Une seule explication: ils l'imaginent, ils la veulent, ils en rêvent. Derrière l'exagération de la condamnation s'exprime une étonnante attente." Et il a rappelé que cette Union européenne tant décriée a quand même obtenu le résultat politique le plus important qui soit, la fin des guerres entre ceux qui en font partie: "La guerre franco-allemande traversait inévitablement la vie de nos arrière-grands-parents, grands-parents, parents. Elle n'a plus aucun sens pour nos enfants." Ce qui est une base solide pour aller plus loin. (F.R.)