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Bulletin Quotidien Europe N° 8419
AU-DELÀ DE L'INFORMATION /

L'orientation vers les "deux Europe" s'accélère, mais dans un état d'esprit négatif - Il faut revenir à la conception de Jacques Delors

Le scénario des "deux Europe" est-il en train de se préciser? Ce scénario ne devrait pas être un projet programmé à l'avance, mais une hypothèse à envisager si la Convention ne parvient pas à un consensus sur un modèle unique de Constitution pour l'Europe. Si la Convention produit des textes alternatifs, la Conférence intergouvernementale (CIG) conclusive pourrait soit rechercher des compromis forcément réducteurs par rapport aux ambitions initiales (et ce serait la pire solution), soit s'orienter vers les "deux Europe", l'une plus large mais moins compacte, l'autre plus restreinte mais puissamment intégrée.

Offensive britannique? Plusieurs indices donnent toutefois l'impression d'une accélération du projet. Cette rubrique a déjà signalé un certain nombre de faits saisissants. Valéry Giscard d'Estaing a annoncé que les textes relatifs à la défense (que le présidium de la Convention présentera à la fin avril) s'adresseront à une partie seulement des Etats membres, en donnant pour acquis que l'Europe de la défense ne sera construite que par un nombre limité d'Etats membres. Le Commissaire européen Michel Barnier, président du groupe "défense" de la Convention, est parvenu à une conclusion identique. Du côté britannique, on a l'impression d'une véritable offensive. Le ministre aux Affaires européennes Denis MacShane a invité à œuvrer pour une Europe "terre à terre", en laissant de côté les rêves politiques. La semaine dernière, le chancelier de l'Echiquier Gordon Brown a présenté son document visant à réduire radicalement la politique de cohésion économique (voir cette rubrique d'hier). Dans une interview à "The Times", Peter Hain, représentant de Tony Blair à la Convention, a indiqué qu'il est en train de bâtir une alliance avec les pays d'Europe centrale et orientale contre toute dérive en direction d'un "super-Etat" européen, en précisant un certain nombre de domaines où le Royaume-Uni ne cédera pas, quitte à utiliser (dans la CIG) son droit de veto. Il rejette en particulier: la possibilité de décisions à la majorité en politique étrangère; l'attribution de pouvoirs spécifiques à l'UE en matière de coordination des politiques économiques nationales (notamment budgétaires et fiscales); l'utilisation du mot "fédéral" dans le Traité constitutionnel; la possibilité pour les citoyens de faire valoir devant la justice, à titre individuel, la "Charte des droits fondamentaux". Denis MacShane est revenu à la charge pour préciser sa pensée sur une "politique étrangère cohérente" pour l'Europe. Il a écrit: "il faut distinguer politique unique et politique commune. La première est impossible et ne vaut pas la peine qu'on s'y risque. Ni la France ni la Grande-Bretagne ne vont abandonner leur siège de membre permanent du Conseil de sécurité. L'Irlande ne renoncera pas à sa neutralité. La Grande-Bretagne et l'Espagne n'accepteront pas que leur différend sur Gibraltar soit réglé par les Commissaires européens du Luxembourg et de l'Autriche." Ceci n'empêche pas de songer à des positions communes sur plusieurs aspects de politique étrangère; mais la voie pour y parvenir passe, selon M. MacShane, par des débats entre parlementaires des Communes (Royaume-Uni), de l'Assemblée Nationale (France) et du Bundestag Allemagne), en mettant sur pied "un dialogue permanent entre élus". Aucune procédure communautaire n'est évoquée.

Au même moment, la presse espagnole faisait état de contacts très actifs entre la France, l'Allemagne et la Belgique pour préparer une initiative d'un groupe restreint de pays visant à relancer l'Europe politique et de la défense et à renforcer les institutions communautaires.

Pour un état d'esprit positif. Il n'y a peut-être pas beaucoup de nouveau dans tout ceci. C'est une accélération de ce qui était déjà, pour l'essentiel, prévu. Mais l'état d'esprit est mauvais. Ceux qui annoncent comme inévitable la création d'une "Europe puissance" à l'intérieur de l' "Europe espace", affichent un certain mépris à l'égard de la première, comme s'il s'agissait d'une Europe au rabais. Il faut revenir à la conception de Jacques Delors, selon laquelle la construction essentielle est celle de la grande Europe, avec ses trois objectifs fondamentaux: a) un espace de paix, de liberté et de démocratie; b) un cadre pour un développement durable et pour une meilleure cohésion économique et sociale, conforme au modèle européen de société; c) un ensemble respectant la diversité culturelle et les identités nationales. Le succès d'une telle entreprise serait un exemple pour le monde. Ce qui s'ajoute, que ce soit économique (la monnaie, la coordination des politiques économiques) ou politique (politique étrangère, défense), ne pourra pas se réaliser à 25 ou 30 au départ. Il faut accepter la "différenciation", c'est-à-dire des réalisations qui commencent entre les pays qui veulent et peuvent y participer mais qui restent ouvertes à tous. Ce ne sont pas "deux Europe" figées, mais une Europe en devenir. Si les Britanniques ne viennent pas tout de suite, on les attendra; on a l'habitude.

Seul un projet ouvert et généreux permettrait de reconstituer l'état d'esprit positif indispensable pour surmonter les malentendus, les jalousies et les mesquineries évidents dans les polémiques actuelles. (F.R.)

 

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