Les efforts de Tony Blair pour rester solidement arrimé à l'Europe communautaire et amener son pays à y jouer un rôle central, tout en faisant quelques concessions à la large part de ses concitoyens qui a la phobie de cette Europe, sont méritoires. Je suis sûr qu'il est aussi convaincu que vous et moi (ou presque) de la nécessité de renforcer et d'approfondir l'UE; mais il ressent en même temps l'exigence de précautions oratoires destinées à rassurer je ne dis pas les eurosceptiques radicaux (qui pourrait le faire?), mais la masse de la population si bien endoctrinée par une presse souvent factieuse dans son opposition à l'intégration européenne. Tony Blair sait ce qu'il risque: soit une presse déchaînée s'il est pro-européen sans précautions suffisantes, soit l'isolement dans la Convention s'il est trop négatif. Navigation difficile! Il se prononce donc autant que possible pour le renforcement de la construction communautaire, mais en insistant lourdement sur son opposition à un super-Etat fédéral (précaution excessive car personne n'est pour un Etat européen centralisé), il veut une Europe de la défense forte, mais liée à l'OTAN et aux Etats-Unis; il appuie le renforcement de la Commission européenne, mais en même temps un président stable du Conseil européen…
Qu'est-ce qui ressort de l'exercice d'équilibre de son discours de la semaine dernière à Cardiff (voir notre bulletin du 30 novembre, p.4)? Séparons ses prises de position en deux rubriques, en faisant l'économie des affirmations de principe, très positives, car elles avaient déjà caractérisé son discours de Birmingham.
1. Aspects pour lesquels Tony Blair appuie l'approfondissement de l'Union. En qualifiant de "non sens" la rigidité de ceux qui affirment que l'intégration a atteint le point maximal acceptable, Tony Blair a cité les domaines où, à son avis, il serait sage d'avancer au niveau européen: la lutte contre la criminalité et contre l'immigration illégale, la défense, les réformes économiques. Quant à l'euro, il a réaffirmé que, dans un marché unique, la monnaie unique est raisonnable; son pays y adhérera dès que les conditions s'y prêteront.
Sur le plan institutionnel, il s'est prononcé pour le renforcement de toutes les institutions européennes (Conseil, Commission, Parlement et aussi Cour de justice) et en particulier pour le vote à la majorité qualifiée au sein du Conseil et pour une Commission forte. Une Commission faible est "contraire aux intérêts britanniques"; son autorité doit être renforcée afin qu'elle soit en mesure d'assurer que les règles de l'UE sont respectées et d'intervenir efficacement en cas d'infractions. Le soutien à certains éléments intergouvernementaux (voir plus loin) ne constitue pas une arme contre les institutions européennes.
2. Soutiens aux positions britanniques traditionnelles. M.Blair est favorable à la Charte des droits fondamentaux en tant que déclaration commune à tous les citoyens européens, mais il n'accepte pas qu'elle soit incorporée dans le Traité constitutionnel, car certains aspects s'imposeraient aux législations nationales (il a cité les relations industrielles). La politique étrangère doit rester essentiellement entre les mains du Conseil, en augmentant les pouvoirs du Haut Représentant, qui aurait le droit d'initiative et présiderait le Conseil Affaires étrangères, et qui resterait séparé du Commissaire aux relations extérieures (on ne doit pas "communautariser la PESC par la porte de service"). La PESD (politique européenne de sécurité et de défense) doit être complémentaire par rapport à l'OTAN; l'orientation "vers les Etats-Unis" est indispensable pour que les politiques étrangère et de défense de l'Europe existent réellement.
M.Blair appuie la présidence stable du Conseil européen. Pour rassurer les petits pays qui craignent un directoire des grands, il choisit la formule d'une présidence du Conseil "en équipe", chaque Conseil spécialisé étant présidé par un membre de cette équipe pour une période d'une longueur suffisante. Seul le président du Conseil européen, symbole de l'Union, serait "plus permanent". On le voit, c'est la formule opposée à celle préconisée par la Commission, qui suggère pour le Sommet une présidence semestrielle (afin d'éviter le dualisme avec le président de la Commission) et des présidences plus longues pour les Conseils spécialisés, pour des raisons d'efficacité. Tony Blair s'oppose aussi à l'élection du président de la Commission par le Parlement européen, car la Commission deviendrait prisonnière de la majorité qui l'aurait élue et ne pourrait plus être impartiale (ce qui ne signifie pas qu'elle doit être apolitique).
A la recherche de soutiens. Le Premier ministre britannique a recommencé en même temps à tisser sa toile de contacts et d'alliances, surtout avec M.Aznar et M.Berlusconi, qui lui paraissent les plus proches de ses conceptions institutionnelles, sans négliger les représentants de certains petits pays ni, dans ses intentions, Jacques Chirac. Les efforts de Tony Blair sont à suivre avec sympathie, à une condition: ils ne doivent pas avoir pour résultat de diminuer les ambitions européennes d'autres pays. Ce serait trop cher payer la présence britannique intégrale dans l'UE rénovée. (F.R.)