Un peu de décence, s'il vous plaît. L'affaire des armes à l'uranium appauvri doit être traitée avec tact et sens des responsabilités. Il est indécent qu'elle soit considérée ici ou là comme un argument de politique interne, comme l'occasion d'attaquer tel ou tel adversaire politique, ou comme un prétexte pour se déchaîner contre l'Alliance atlantique qui a assuré un demi-siècle de paix dans notre continent lorsque la menace soviétique était réelle. Des jeunes militaires en meurent. On craint des risques de contamination de la population dans certaines régions de l'Europe. Ce n'est pas là matière à joutes électorales.
Mais en attendant les résultats des réunions de ces mardi et mercredi ainsi que des analyses ou enquêtes scientifiques, une considération s'impose: ce qui arrive confirme et renforce l'exigence que l'UE progresse rapidement dans la création de sa politique de sécurité et de défense, exigence encore plus impérative si la nouvelle administration américaine confirme son intention de se retirer de l'ancienne Yougoslavie. L'UE assume pour l'essentiel le poids de la reconstruction et elle accepte tout naturellement de conclure avec les pays de cette région des accords leur garantissant un large accès à son marché et un soutien permanent. Mais ces engagements et les coûts qui en résultent doivent aller de pair avec un rôle effectif et croissant dans les décisions, toutes les décisions. Jusqu'à quand la tâche de l'Europe sera-t-elle de payer la note de décisions prises sans sa participation (ou presque)? Il n'est pas question de diaboliser l'Otan, car -ainsi que l'a rappelé un de ses porte-parole- l'Otan fait ce que ses pays membres lui disent de faire. L'intervention militaire au Kosovo a sans doute été décidée par les autorités politiques, les gouvernements européens y compris. Mais l'escalade qui a suivi les premiers jours de bombardements a été décidée par les autorités militaires essentiellement non européennes. Quel gouvernement de l'UE a vraiment décidé de détruire les ponts sur le Danube? La machine militaire était en marche et décidait elle-même ce qu'elle estimait nécessaire pour atteindre le but qui lui avait été confié, en augmentant la dose chaque fois qu'elle constatait que la dose précédente avait été inefficace.
Dès février dernier, nous avions soulevé, dans cette même rubrique (bulletin des 28/29 février 2000), la question des destructions dans la région du Danube, fleuve qui est au cœur de la civilisation européenne. Il est frappant de constater en quels termes le principal quotidien italien, le "Corriere della sera", évoque maintenant la situation. Ce n'est pas dans un reportage sur place, mais dans un éditorial(1), qu'il parle d'une "dégradation environnementale épouvantable provoquée par les bombardements dans toute la région balkanique qui longe l'axe du Danube". Et il explique: "scories d'industries chimiques détruites, résidus toxiques, décharges de raffineries incendiées, fuites de gaz et combustibles ont lourdement compromis l'air et les terres agricoles". Et l'éditorialiste s'interroge sur les "dommages économiques et environnementaux provoqués dans des pays étrangers au conflit, sur les raisons stratégiques de la destruction d'infrastructures tout au long du Danube. (…) Aujourd'hui, nous savons que l'alerte à l'uranium et la dégradation environnementale ne touchent pas seulement la Serbie de Milosevic mais aussi les Albanais du Kosovo, les musulmans de Bosnie, les paysans et les pêcheurs de Hongrie et de Roumanie, plus les soldats et volontaires engagés dans les missions de paix". Le journal ne conteste pas la nécessité de l'intervention, s'il n'y avait plus d'autres moyens pour "faire plier Milosevic et sauver des centaines de milliers de personnes", mais il demande "d'expliquer l'emploi de certains types d'armes et la mise en oeuvre d'une destruction territoriale tellement systématique, qui (et c'est une vérité documentée) n'a apporté que des dommages minimes au potentiel de guerre yougoslave".
Les adversaires de la Pesc et de la Pesd devraient nous expliquer comment ils répondent aux questions que cette description soulève. N'estiment-ils pas que l'Europe devrait avoir son mot à dire et la responsabilité des décisions essentielles sur ce qui se passe à ses frontières, dans des pays candidats (actuels ou futurs) à l'adhésion à l'UE?
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(1) "Corriere della sera" du 3 janvier 2001, page 1.