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Bulletin Quotidien Europe N° 13725
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N° 137

Pour aujourd’hui et pour demain

À l’occasion du centenaire de la naissance de Jacques Delors (1925-2023), ce livre réunit une somme de textes issus des interventions les plus emblématiques de celui qui a façonné une communauté devenue Union européenne pendant les dix années (1985-1995) durant lesquelles il a présidé la Commission européenne. Des textes, compilés et présentés par Sébastien Maillard, qui remontent à une période antérieure, jusque dans les années 1960, ou, à l’inverse, datent des années 2000 et offrent « l’essentiel de sa pensée sur ses thèmes favoris », comme le relève Pascal Lamy dans sa préface.

« Ce qui frappe, à leur lecture, c’est l’incroyable actualité plusieurs décennies après leur rédaction, et à quel point les propos et les ambitions de leur auteur résonnent avec les grands défis auxquels nous sommes confrontés aujourd’hui », écrit l’ancien commissaire européen. « C’est le cas avec ce qu’il considérait comme l’équation des temps modernes qui consiste à articuler soutenabilité sociale, économique et environnementale, et dont la solution repose sur un choix collectif d’équilibre entre compétition, coopération et solidarité », poursuit Pascal Lamy, avant d’ajouter : « C’est le cas du sens qu’il donnait à l’union des Européens. Lorsqu’il la définissait comme une « Fédération d’États-nations ». Ou lorsqu’il faisait un choix entre « la survie ou le déclin », une formule que je trouvais trop pessimiste et que je n’ai comprise que bien tard, lorsque vint le temps des menaces qui nous entourent désormais. Survie d’une manière de vivre ensemble faite d’attachement à la démocratie, à la séparation des pouvoirs, à la protection effective des droits de l’homme, à une économie sociale de marché réconciliée avec la nature, à l’État providence, à l’accès à l’éducation et à la formation permanente, à la santé et à la culture pour tous. Survie d’une identité conditionnée par la puissance économique, la cohésion sociale et une forme d’âme européenne à insuffler, sans lesquelles nous serions dépassés. Y compris pour se doter d’une défense commune dont, avant bien d’autres, lors de son tour des capitales de l’été 1984, il traçait les contours, ou bien encore, en 1995, pour mettre sur pied une communauté de l’énergie ».

Voici, parmi d’autres choix possibles, les passages qui illustrent ce propos :

Le temps et son accélération. « Le mode production fut projeté sur le mode de vie, devenu une sorte de décalque du premier. La concentration se traduisit par la poussée urbaine ; le taylorisme introduisit dans le quotidien, en raison même des contraintes, du temps de travail, du temps de transport, du temps scolaire, du temps de télévision… ; la massification enfouit l’homme et la femme dans un univers où se rompaient et s’étiolaient les liens traditionnels et où dominaient de plus en plus les manipulations de la publicité et des médias. L’univers de la consommation ostentatoire s’étendait aux idées et surtout aux normes distillées par le pouvoir de l’État et de l’argent ». Des propos plus vrais que jamais à l’heure de l’Internet, des plateformes et des réseaux sociaux, avec leur lot de désinformation, le développement du télétravail et la rupture des digues qui subsistaient encore entre la sphère professionnelle et la sphère privée, voire entre ce qui relève du commun et de l’intime. La massification dont parlait Jacques Delors se poursuit inexorablement, sans qu’il soit tenu compte des recommandations qu’il formulait à juste titre : « Arrêtons-nous un instant dans nos fébriles activités ou semblants d’activité, posons-nous la question : ‘Et si nous pouvions vivre autrement ?’ Regagner du temps pour méditer, échanger avec les autres, intervenir personnellement dans le champ des activités sociales et politiques. Choisir son temps et mieux le raccorder à ses propres rythmes sociologiques ou affectifs. Exister enfin ! Cesser d’être ce robot pensant (si peu), ce jouet des sondages, ce spectateur passif du plus grand spectacle du monde, celui que nous offre la télévision. Ne rien jeter au panier, mais tout utiliser autrement, à partir de cette volonté de vivre autrement ».

La formation continue. « La formation permanente est là pour donner [aux travailleurs] le goût d’une vie différente, d’un travail plus difficile et plus intéressant, d’une promotion. C’est peut-être pour cela que certains la considèrent comme explosive et veulent, par conséquent, en limiter la portée à une sorte d’infirmerie sociale pour travailleurs en mal d’adaptation ». Et plus loin : « Soumis à une pression sociale de plus en plus généralisée et qui est le fait des institutions dominantes comme des technostructures gouvernantes emprisonnées dans les mouvements d’une opinion publique devenue une ‘reine dérisoire’ par la grâce des sondages, assoiffé de ce qui lui manque le plus, le temps de vivre, d’aimer, de rêver, de prier, l’homme contemporain est pris au piège de son extraordinaire réussite matérielle. La remise en cause du modèle de croissance, les spasmes anarchiques de nos sociétés opulentes, le maintien de zones de pauvreté matérielle et morale sont des illustrations, parmi d’autres, de cette crise du monde contemporain. L’éducation permanente est une chance réelle, et un atout sérieux pour provoquer un début de rupture avec le système en question. En effet, l’éducation négociée, l’échange obligé entre le formateur et le formé ouvrent la porte à la spontanéité, à la culture acquise ailleurs qu’à l’école. Chacun, au surplus, prend conscience de sa situation concrète, de ses conditionnements abusifs, du rôle qu’il pourrait jouer dans les collectivités auxquelles il appartient : l’entreprise, la commune, la famille, le groupe social… À partir de là peut s’amorcer un processus de réunification de la personne sur les débris de l’homme en miettes, de l’homme écartelé ».

L’éducation. « Pour tenter de fournir aux jeunes générations, et aux moins jeunes, les éléments qui leur permettront d’affronter l’immuable et le changeant, nous avons proposé de faire reposer l’éducation sur quatre piliers : apprendre à connaître, apprendre à faire, apprendre à vivre ensemble et apprendre à être. Et en demandant que ces piliers soient indissociables, en refusant malgré la pression ambiante qui était très forte, en dépit des critiques, en refusant de privilégier le lien entre éducation et marché du travail. En étant convaincu que seule une vue beaucoup plus large de l’éducation fournira à chacun à la fois les moyens de valoriser de lui-même ses propres richesses et en même temps d’affronter le 21e siècle ». (extrait d’un discours prononcé en 1997 au sujet d’un rapport rédigé pour l’UNESCO)

Solidarité et citoyenneté. « Attention à l’indifférence. L’affaiblissement de la citoyenneté est lié à cette disparition du lien social. Attention à l’éclatement de la cohésion sociale. Certains des maux de nos sociétés y sont étroitement liés, qu’il s’agisse de la drogue, de la petite délinquance, de bien d’autres maux encore ou même des difficultés pour nos enseignants ou des politiques d’éducation en général. Or, le modèle européen est fondé sur la solidarité. Et la solidarité ne se décrète pas d’en haut. Elle se vit. Ce n’est pas seulement l’affaire des gouvernements ou des partis politiques. Pour maintenir la solidarité entre les actifs et les non-actifs, entre les bien-portants et les malades, entre ceux qui ont un emploi et ceux qui n’en ont pas. Pour avoir une égalité des chances dans les politiques de l’éducation et de la famille, il faut une société qui supporte ça. Et non pas seulement une tutelle d’institution créée il y a cinquante ans et qui fonctionne dans l’indifférence générale. Nous retrouvons là la citoyenneté. Car ce modèle ne peut vivre que soutenu par des citoyens actifs, que dans une synthèse entre la compétition et la coopération et aussi une synthèse entre le marché, le rôle des institutions publiques et la concertation sociale. La concertation sociale, dont le Comité économique et social est le symbole. Aujourd’hui, nos systèmes sont autant menacés par ceux qui veulent leur mort que par ceux qui souhaiteraient leur maintien sans concéder aucune adaptation. Ce qui fait que ce modèle européen de société se heurte d’un côté au dogmatisme ultralibéral, de l’autre au conservatisme de beaucoup de ceux qui prétendent le défendre ». Plus loin, le président de la Commission (on est en septembre 1993 au CESE) ajoute : « Qu’est-ce qui est en cause socialement ? C’est un système de l’État providence que j’ai défendu, mais qui ressemble à un panier percé aujourd’hui, car comment expliquer que dans un système social aussi avancé il y ait 40 à 50 millions de pauvres dans la Communauté ? Notre système est un panier percé aux dépens des plus démunis et des plus malchanceux. Disons-le et changeons-le ».

Générosité et puissance. La vision des pères du traité de Rome n’est pas dépassée. « Je rappellerai ce qu’ils voulaient en trois phrases : ils voulaient réconcilier et pacifier, unir pour survivre, et personnaliser l’Europe. Où en est-on aujourd’hui ? Réconcilier et pacifier, regardons à nos portes. La montée des dangers et des risques, le refus de l’autre, la xénophobie à nos portes mêmes, la barbarie dans l’ex-Yougoslavie, est-ce que réconcilier et pacifier n’est pas encore un objectif actuel ? Unir pour survivre. Constatons ce qui nous arrive chaque fois que nous nous présentons en ordre dispersé. Aujourd’hui en Europe, regardez l’expérience de ces trois dernières années. Tant sur le plan économique que sur le plan de la politique étrangère. Et enfin, personnaliser l’Europe. Là c’est une question de foi. L’Europe a tant donné au monde sans pour autant vouloir aujourd’hui lui donner la leçon. C’est un patrimoine commun dans la diversité. Allons-nous accepter qu’il disparaisse ? C’est pour ça que le secret de la réussite reste à mon avis la puissance et la générosité ». Il s’agit du même discours de 1993, mais à relire en remplaçant l’ex-Yougoslavie par l’Ukraine et le Levant.

Europe fédérale. « Vous allez être étonnés, mais quand on dit cela, intérêts communs, finalité commune, exercice en commun de la souveraineté chaque fois que c’est utile et pas plus, on a défini quoi – oh horreur – la conception fédérale de l’Europe. Elle seule permet à la fois d’unir nos forces, de renforcer réellement la nation, de faire participer le citoyen, car chacun sait exactement ce qu’il a à faire. C’est cela la boussole qu’il nous faut trouver, avec ceux qui voudront le faire et sans oublier que notre responsabilité historique est de faire de la grande Europe une maison commune. Si nous faisons cela, alors le citoyen à mon humble avis y verra plus clair. Il retrouvera son rôle. Il saura comment peser sur les événements. Il développera son sentiment d’appartenance sans diminuer en rien son patriotisme légitime pour sa nation. Je continue à penser avec les pères du traité qui ne sont pas encore au musée que, hors de cette voie, il n’y aura – je le crains – pour l’Europe que la marginalisation ».

Géoéconomie et autonomie. Le passage qui suit peut se relire en remplaçant les taux d’intérêt par les droits de douane : « Le même raisonnement [l’intervention du député Delors en plénière du Parlement européen en février 1981 venait d’évoquer le rôle du Japon] vaut pour les États-Unis. Que signifie une politique fondée uniquement sur la hausse des taux d’intérêt et qui se moque éperdument des conséquences de ces hausses, jusqu’à 20%, sur le reste du monde ? Est-ce qu’un pays qui prétend au leadership […] sur le monde peut se permettre cela ? Est-ce que la Communauté peut tolérer longtemps, peut se résigner à ces flambées de taux d’intérêt qui mettent en cause les éléments essentiels et aggravent la récession dans nos pays ? Jusqu’à quand l’Allemagne fédérale et l’Europe accepteront-elles de payer, par des centaines de milliers de chômeurs de plus, une politique américaine qui ne donne aucun résultat valable […] sur le plan de la reconstitution d’un ordre monétaire et économique mondial ? Il ne s’agit pas d’un égocentrisme européen. Il faut que l’Europe parle d’une seule voix pour faire face à ses responsabilités mondiales. C’est bien de s’occuper du Moyen-Orient, c’est bien de présenter des résolutions à ce propos, c’est bien de parler du dialogue Nord-Sud, de verser des larmes de crocodile sur les pays en voie de développement. Mais si nous ne tenons pas un langage ferme à ceux qui sont prospères et qui détiennent entre leurs mains les clés d’une partie du destin du monde, alors ce n’est pas la peine d’en parler. Nous devons commencer à balayer devant notre porte. C’est cela l’autonomie de l’Europe. Ce n’est pas le repli sur soi, ce n’est pas le protectionnisme, c’est se donner les moyens d’exercer ses responsabilités mondiales. Et c’est à cela que je jugerai, pour ma part, l’action du Conseil des ministres et de la Commission ».

UEM et eurobonds. Pour l’Union économique et monétaire, « il faut une intégration renforcée sur le plan fiscal et dans certains domaines sociaux, mais avec les réserves que j’ai déjà formulées sur le respect de certaines diversités. Nous devons créer des instruments ad hoc pour plus de coopération et plus de solidarité : un fonds de régulation conjoncturelle, un programme d’aide à l’innovation et au développement durable, des instruments financiers comme les eurobonds. Une utilisation raisonnable des eurobonds permettrait d’aider au financement de projets communs et constituerait un marché d’emprunts-prêts confortant le rôle de l’euro. Mais, au regard de l’efficacité, je me vois contraint de revenir sur l’importance du vote à la majorité qualifiée. À ce sujet, je vais vous citer un de mes maîtres, malheureusement disparu, Tommaso Padoa-Schioppa, qui disait : ‘la paralysie provoquée par le droit de veto n’est pas une défaillance de l’Union, elle est tout simplement une absence d’union. La capacité de décision, et c’est là le paradoxe de toute union, n’existe que si on est capable de décider dans le désaccord’ ».

Paix et sécurité. « On assiste à la tentation de remettre en cause les positions acquises et les frontières, à la montée des intégrismes, à la résurgence des nationalismes… Comment ne pas souligner ici le message que nous a transmis, hier, le président de la République française ? Les nationalismes, c’est la guerre. [il s’agit d’une intervention en plénière du Parlement européen, le 19 janvier 1995, au lendemain du discours de François Mitterand qui lui valut une standing ovation] Au total, nous devons affronter les risques qui pèsent sur le monde et qui affectent, de manière directe ou indirecte, nos propres acquis en matière de paix et de compréhension mutuelle. L’Union européenne ne peut se dérober face à ces réalités d’ailleurs difficiles à cerner. Sur son flanc est, sur son flanc sud, en Afrique, au Moyen-Orient, on attend d’elle des positions franches et nettes, une prise de responsabilités sans équivoque et des actions cohérentes avec les idéaux qu’elle affirme ». Et Jacques Delors de poursuivre : « L’Histoire n’a pas cessé de nous dispenser leçons et avertissements. Malheur à ceux qui ne savent pas se faire respecter. Malheur aux peuples qui s’abandonnent aux délices de la société de consommation, à la nostalgie d’un passé pourtant révolu ou à un mondialisme sans conscience ! Face à cet avenir plein de périls, seule l’union politique des nations européennes peut leur permettre non seulement de défendre leurs intérêts légitimes, mais aussi de rayonner dans le monde, au service des idéaux qui ont marqué le meilleur de l’histoire de l’Europe. Notre crédibilité ne dépend pas uniquement de nos grandes déclarations de principes. Elle est et sera fonction de notre capacité à traduire les objectifs affichés en actes concrets pour la paix, pour la solidarité entre les peuples, pour le respect des droits de l’homme. Nous n’y parviendrons que par un pacte sans équivoque entre ceux des pays européens qui sont prêts à s’engager et à en tirer toutes les conséquences sur les plans politique, économique et institutionnel ». (Olivier Jehin)

Jacques Delors (textes réunis par Sébastien Maillard). Pour aujourd’hui et pour demain. Odile Jacob. ISBN : 978-2-4150-1203-8. 294 pages. 24,90 €

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