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Bulletin Quotidien Europe N° 13657
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N° 130

Langues et mémoires juives-arabes

Les écrits – cet ouvrage rassemble des textes issus de trois essais d’Ella Shohat – nous rappellent, contrairement à l’idée que s’en font les nationalistes de tout poil, la mouvance identitaire et l’extrême droite, mais aussi, trop souvent, une large partie des opinions publiques, dans un réflexe grégaire, combien les identités sont complexes. Et en soi, cela suffit à dire qu’il mérite d’être lu, même si l’on peut regretter le choix, très idéologique, de la traductrice d’imposer une écriture dite « inclusive » qui – c’est mon ressenti – rend la lecture pénible. Dans les citations qui suivent, nous omettons ce choix d’écriture.

Professeur à la New York University, Ella Shohat a pour thèmes de recherche et d’enseignement l’eurocentrisme, le postcolonialisme et les cultures diasporiques. Mais ce qui la caractérise avant tout, c’est d’être une femme, née dans une famille juive bagdadienne, qui a grandi en Israël, avant d’émigrer aux États-Unis. Et de revendiquer une identité juive-arabe, en dépit d’une longue expérience d’incompréhension, d’intolérance, de discrimination, voire de rejet et d’hostilité marquée d’antisémitisme.

« Ma grand-mère, qui vit toujours en Israël et communique encore en grande partie en arabe, a dû apprendre à dire ‘nous, les Juifs’ et ‘elles, eux les Arabes’. Pour les gens du Moyen-Orient, la distinction opératoire avait toujours été ‘musulmans’, ‘juifs’, ‘chrétiens’ et non ‘arabe’ par opposition à ‘juif’. Le présupposé était que l’arabité renvoyait, avec certes des différences religieuses, à une culture et à une langue partagées et communes », écrit l’auteur. Avant de poursuivre : « Les Américains sont souvent stupéfaits de découvrir les possibilités, porteuses tantôt de nausée existentielle, tantôt de charme exotique, de ce genre d’identité syncrétique. Je me rappelle un collègue bien établi qui, malgré mes leçons élaborées sur l’histoire des juifs arabes, avait toujours du mal à comprendre que je n’étais pas une tragique anomalie, la fille d’un Arabe (palestinien) et d’une Israélienne (juive européenne). Lorsqu’on vit aux États-Unis, il est plus difficile encore de faire entendre que nous sommes juifs et avons néanmoins droit à notre différence moyen-orientale. Et que nous sommes arabes et avons cependant droit à notre différence religieuse, de même que les Arabes chrétiens et les Arabes musulmans. C’est précisément la police des frontières culturelles, en Israël, qui a conduit certains d’entre nous à chercher refuge dans des métropoles où coexistent des identités syncrétiques. Or, aux États-Unis, nous avons à faire face de nouveau à une hégémonie qui ne nous permet de faire le récit que d’une seule mémoire juive – une mémoire européenne. Pour celles et ceux parmi nous qui ne cachent pas leur moyen-orientalité sous un ‘nous’ juif unique, il devient de plus en plus difficile d’exister, dans un contexte américain hostile à la notion même d’orientalité ».

« Juive arabe, je suis souvent obligée d’expliquer les ‘mystères’ de cette entité oxymorique », ajoute Ella Shohat. « Que nous parlions l’arabe, et non le yiddish ; que pendant des millénaires notre créativité culturelle, qu’elle fût profane ou religieuse, s’exprimait largement en langue arabe (Maïmonide étant l’un des rares intellectuels juifs arabes à avoir ‘percé’ dans la conscience occidentale) [à noter que, et sans vouloir remettre en cause le propos de l’auteur, la référence à « des millénaires » fait ici implicitement de la langue et de la culture arabes, devenue dominantes, dans ses différentes expressions, au Moyen-Orient, la source de l’identité commune, alors que l’arabe, comme l’hébreu, peuvent aussi être anciennement identifiés comme des versions dialectales de source sémitique commune, avec une langue et une culture araméenne prédominantes] et que même les plus religieux de nos communautés au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, n’ont jamais prié dans un hébreu prononcé avec un accent yiddish, pas plus qu’ils ne cultivaient les normes liturgiques et gestuelles de la Pologne d’il y a des siècles, ou encore ses codes vestimentaires favorisant des couleurs sombres. Que, de même, les femmes juives moyen-orientales ne portaient pas de perruque ; lorsqu’elles se couvraient les cheveux, c’était dans différentes variantes du costume régional (et dans le sillage de l’impérialisme britannique et français, beaucoup s’habillèrent à l’occidentale). Si vous vous rendez dans nos synagogues, même à New York, à Montréal, à Paris ou à Londres, vous serez surpris d’entendre nos mélodies sinueuses à quarts de ton que les non-initiés pourraient croire venues d’une mosquée ».

« Pour nos familles, qui vivaient en Mésopotamie au moins depuis l’exil babylonien [déportation des Judéens, le règne de Nabuchodonosor II et de son successeur, Sédécias, entre 597 et 538 avant J.-C.], étaient arabisées depuis des millénaires et furent abruptement déplacées en Israël il y a quarante ans, le fait de devoir soudainement adopter une identité juive européenne homogène, fondée sur des expériences de vie russes, polonaises et allemandes, a été un exercice dévastateur. Le fait d’être juif européen ou juif américain n’est pas perçu comme une contradiction, mais juif arabe passe pour un genre de paradoxe logique, voire de subversion ontologique. Ce binarisme a conduit beaucoup de juifs orientaux (le terme ‘mizrahim’, ‘Orientaux’, qui nous désigne en Israël, renvoie à nos pays d’origine, situés en Asie et en Afrique) à un profond et viscéral sentiment de schizophrénie, car, pour la première fois de notre histoire, arabité et judéité se voyaient antonymiques l’une par rapport à l’autre », écrit l’auteur. Avant de poursuivre : « Le discours intellectuel, en Occident, met en avant une tradition judéo-chrétienne et ne reconnaît que rarement la culture judéo-musulmane du Moyen-Orient, de l’Afrique du Nord, de l’Espagne d’avant l’expulsion (1492) ou des territoires européens de l’Empire ottoman. L’expérience juive dans le monde musulman est souvent représentée comme un interminable cauchemar d’oppression et d’humiliation. Je ne veux pas idéaliser cette expérience – il y a eu parfois des tensions, des discriminations et même de la violence -, mais, dans l’ensemble, nous avons vécu plutôt confortablement dans les sociétés musulmanes. George Bush peut toujours faire une équation facile entre Saddam Hussein et Hitler, rappelons que pour les juifs du monde musulman, il n’y a pas eu d’équivalent de l’Holocauste. Dans le cas de l’Inquisition (1492), c’est du fanatisme chrétien que les juifs et les musulmans furent victimes ».

« Le processus historique qui a dépossédé les Palestiniens de leurs biens, de leurs terres et de leurs droits nationaux et politiques est également lié à la dépossession subie par les juifs du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord, privés de leurs biens, de leurs terres, de leur enracinement dans les pays musulmans. Réfugiés ou immigrés de masse (selon le point de vue politique adopté), nous fûmes forcés de tout quitter et de renoncer à nos passeports irakiens. Une évolution similaire a marqué notre déracinement et l’ambivalence de notre position en Israël même, où nous avons subi des discriminations systématiques du fait d’institutions dont les efforts comme les ressources matérielles étaient constamment déployés en faveur des juifs européens et au détriment des juifs d’Orient. Même nos physionomies nous trahissent, ce qui a conduit à des formes de colonialisme intériorisé d’un côté et à des erreurs de perception fondées sur nos physiques de l’autre. Ainsi les femmes sépharades-mizrahies se teignent les cheveux en blond, tandis que les hommes, pris pour des Palestiniens, sont fréquemment arrêtés ou battus. Ce qui a été, pour les immigrés ashkénazes de Russie et de Pologne, une ‘aliya’ (littéralement ‘ascension’) sociale a constitué, pour les Juifs sépharades d’Orient, une ‘yerida’ (une ‘descente’, un déclassement) », écrit Ella Shohat.

« S’il est vrai que toutes les nations sont inventées, certaines le sont plus que d’autres. Après tout, le projet sioniste de ‘rassemblement des exilés’ a mis en œuvre toute une ingénierie de transplantation de population ‘des quatre coins du monde’ dans le cadre d’un projet national/colonial atypique où l’on peut dire que l’État a créé la nation en engendrant une présence démographique physique sur le territoire », affirme l’auteur, qui rappelle aussi que, « comme la plupart des familles juives-arabes, la [sienne] a dû fuir l’Irak dans les années 1950, après la partition coloniale de la Palestine, et a fini par s’installer en Israël, dans ce qui fut élégamment appelé un ‘échange de populations’, les Palestiniens et les Juifs arabes traversant massivement les frontières dans les deux sens ». Et d’ajouter : « En Israël, nous sommes devenus les ‘schwarzes’ (‘noirs’ en yiddish) des euro-israéliens. Notre identité asiatique a été redéfinie par la bureaucratie. Dans l’État israélien très centralisé, chaque aspect de nos vies – l’école, le travail, la santé – était fatalement déterminé par une case à cocher sur les documents officiels : ‘D’origine asiatique/africaine’ ».

Suit un commentaire cinglant sur son expérience américaine : « Aux États-Unis, j’appris bientôt que les vieilles cicatrices liées à la partition et au souvenir traumatique de la traversée de la frontière entre Irak et Israël/Palestine éveillaient peu de résonance, quand elles n’étaient pas tout simplement censurées. J’appris aussi qu’en Amérique toutes les identités hyphénées [comportant un trait d’union : NDLR] n’étaient pas autorisées à entrer dans le lexique officiel des ethnicités et des races. Je voyais sur les visages des gens une sorte de vertige classificatoire devant l’inscription de ce trait d’union entre Irak et Israël, avec ce résultat qu’il disparaissait immédiatement au profit d’une identité assimilable : ‘Ah ! Alors, tu es Israélienne’. Une seule géographie est autorisée à embarquer : c’est l’embûche ‘made in USA’ du trait d’union unique. Si, en Israël, nous n’étions pas exactement ‘d’ici’, aux États-Unis, nous sommes seulement ‘de là-bas’. ‘Là-bas’, nous sommes des ‘immigrés de pays d’Asie et d’Afrique’, tandis qu’ici, aux États-Unis, notre identité asiatique se dissout dans la définition dominante et eurocentrée d’une judéité (mise en équation avec l’Europe) et d’une arabité (mise en équation avec l’islam) vues comme antonymiques. Des millénaires d’existence en Irak sont effacés au nom de trois décennies en Israël. Je me souviens avoir lu, pendant la guerre du Golfe, un article de la section littéraire du New York Times où l’auteur, un critique juif euro-américain, évoquait quelque chose d’’aussi rare qu’une synagogue à Bagdad’. Il ignorait manifestement que Bagdad, jusque dans les années 1950, était juive à 25% et comptait d’innombrables synagogues très fréquentées. (Et où donc croyait-il qu’avait été composé le texte majeur du judaïsme qu’est le Talmud de Babylone ?) ». (Olivier Jehin)

Ella Shohat. (Traduit de l’anglais par Joëlle Marelli), Langues et mémoires juives-arabes. Éditions EHESS. ISBN : 978-2-7132-3400-2. 189 pages. 15,00 €

How Authoritarian Politics, Media, and Lies Join Forces

Dans cet article paru dans la revue Südosteuropa Mitteilungen, le journaliste Xhabir Deralla analyse l’influence russe dans les pays des Balkans occidentaux, en soulignant comment les politiques autoritaires, le contrôle des médias et la corruption endémique y contribuent. Et en relatant sa propre expérience en Macédoine du Nord, il explique ainsi que les journalistes et les intellectuels qui contribuent à des publications progressistes sont fréquemment qualifiés d’agents de l’étranger, voire de « traîtres ». « Pour beaucoup de journalistes et d’activistes, les menaces de mort sont devenues une routine sinistre du quotidien. Au cours des cinq à six dernières années, j’ai probablement fait partie des individus les plus insultés et menacés du pays. Les menaces à mon encontre sont allées de phrases telles que ‘la balle va t’atteindre’ et ‘une balle dans ta tête’ à de grotesques appels à m’empaler […]. Des menaces faites publiquement sur Facebook, des médias online et sur l’une des chaînes nationales de télévision, Alfa TV, parmi d’autres », relate l’auteur, qui mentionne aussi une procédure-bâillon engagée à son égard par le Premier ministre, Hristijan Mickoski.

« Alors que beaucoup de diplomates à l’Ouest pensent qu’offrir un soutien politique et financier – ou en fermant les yeux sur l’autoritarisme et la corruption en échange de la stabilité – à des gouvernements des Balkans occidentaux peut aider à stabiliser la région, cette approche néglige un élément essentiel. Le fait que la Russie - à l’instar de ce qui se passe en Géorgie, Azerbaïdjan, Moldavie et d’autres pays et même dans certains États membres de l’UE tels la Hongrie et la Slovaquie – s’est montrée capable de tirer parti de l’instabilité au sein des sociétés et des tendances autoritaires qui prennent ces nations en otage. Au lieu de promouvoir un véritable développement démocratique et l’intégration occidentale, la Russie intensifie les divisions, soutient la corruption et perpétue (et renforce et étend) l’autoritarisme. Ce faisant, la Russie infiltre ces États pour en faire des forces de déstabilisation au sein de leurs régions dans la durée […]. Et tout cela est involontairement payé par les contribuables de l’Ouest », écrit Xhabir Deralla, qui souligne en particulier combien la Serbie soutient l’influence russe et comment la Russie renforce les divisions entre Macédoniens ethniques et Albanais. (OJ)

Xhabir Deralla. How Authoritarian Politics, Media, and Lies Join Forces. Südosteuropa Mitteilungen, 06/24. ISSN : 0340-174X. 96 pages. 15,00 €

Femmes et finance

Le numéro 157 de la revue d’économie financière nous plonge au cœur des enjeux du genre dans le secteur financier. Un secteur où, malgré des avancées significatives, les femmes restent sous-représentées, notamment aux postes de direction et dans la gestion d’actifs. Tout en soulignant les bénéfices d’une plus grande diversité pour l’innovation et la compétitivité économique, la revue propose des pistes concrètes pour renforcer l’égalité des genres dans ce secteur stratégique. (OJ)

Sylvain de Forges (sous la direction de). Femmes et finances. Revue d’économie financière. N° 157, 1er trimestre 2025. ISBN : 978-2-3764-7109-7. 255 pages. 35,00 €

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