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Bulletin Quotidien Europe N° 13616
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N° 126

Le rapport soutenu par les cercles pro-Trump pour subvertir l’Union

Édifiant est le terme qui convient le mieux pour décrire ce texte d’une quarantaine de pages publié par la revue Le Grand Continent. Même si on n’attendait rien d’autre des fondations européennes d’extrême droite qui partagent avec l’extrême droite américaine un même attachement aux « valeurs » dites traditionnelles et au nationalisme ravageur des 19e et 20e siècles. Et une même détestation de l’Union européenne.

« Le plan du rapport de 40 pages présenté à Washington par le think tank polonais Ordo Iuris et le Mathias Corvinus Collegium hongrois pourrait se résumer à un programme simple : subvertir l’Union. Il s’inscrit dans une campagne bien documentée qui a conduit depuis deux mois l’administration Trump à faire de l’Union et de ses États membres des cibles prioritaires, en accompagnant des tentatives de changement de régime en Roumanie et en Allemagne, en visant l’économie européenne par des tarifs [les droits de douane visant l’acier, l’aluminium et tous les autres produits, à l’exception des médicaments : NDR] et en faisant de l’annexion du Groenland la clef de voûte d’un nouveau projet impérial », écrivent les auteurs de la revue.

Le projet de l’extrême droite contient deux scénarios. Le premier, qui se présente comme une réorganisation fonctionnelle de l’Union européenne, comporte 23 propositions. Le nom de l’Union devrait, selon ce texte, changer pour redevenir une « communauté », non plus européenne, mais « de nations ». Les institutions resteraient formellement les mêmes, mais leurs fonctions seraient radicalement transformées. « Rhétoriquement, le rapport ne préconise d’ailleurs pas prioritairement une révolution, mais plutôt un ‘retour aux fondamentaux’ — en réécrivant au passage l’histoire de la construction européenne (les plans de Schuman auraient été balayés, selon le rapport, par la dynamique « fédéraliste communiste » du manifeste de Ventotene, dénoncée dans les derniers jours également par la présidente du Conseil italien, Giorgia Meloni) », expliquent les auteurs.

Concrètement, la Commission serait transformée en secrétariat général, sans rôle législatif ni protocolaire, chargée simplement de mettre en œuvre les conclusions du Conseil des ministres. La Cour de justice continuerait d’exister, mais sans aucun pouvoir réel. La réforme proposée établirait la primauté des constitutions nationales sur le droit européen et la Cour perdrait toute faculté d’interprétation des traités. Quant au Parlement européen, il serait ramené à un rôle purement consultatif. Tout pouvoir décisionnel reposerait sur les États membres réunis au sein du Conseil européen et du Conseil des ministres. Avec le rétablissement d’une prise de décision à l’unanimité. En gros, il s’agirait donc tout simplement de transformer l’Union en un nouveau Conseil de l’Europe. Comme si une organisation de ce type n’était pas suffisante sur le continent.

Pour parfaire cette œuvre, rien de mieux que d’ouvrir la voie au détricotage à toute vitesse de l’édifice économique et juridique européen. Pour ce faire, le rapport préconise l’introduction d’un principe d’opt out généralisé qui permettrait à un groupe de quatre pays de se retirer à tout moment de n’importe quelle législation commune.

Le deuxième scénario – comprendre : le plan B, si l’extrême droite ne parvenait pas à réaliser la transformation envisagée dans le premier – est celui d’un « nouveau commencement » passant par la dissolution de l’Union dans sa forme actuelle et la mise en place d’un nouveau cadre de coopération européenne.

« Les auteurs de ce rapport ne sont pas isolés et déconnectés des centres de décision. Ils ont, au contraire, un poids politique et institutionnel de plus en plus important. Côté hongrois, le Mathias Corvinus Collegium (MCC) est le bras armé de Viktor Orbán dans le monde de la réflexion stratégique et de l’éducation. Dirigé par le principal conseiller du Premier ministre, Balázs Orbán, il a reçu l’équivalent de 1,3 milliard de dollars de la part de l’État hongrois et cherche activement à s’implanter à Bruxelles depuis quelques années. Côté polonais, le think tank ultraconservateur Ordo Iuris a une influence réelle sur le PiS, au pouvoir en Pologne jusqu’à 2023 et dont plusieurs ministres ont déjà déclaré s’être inspirés de ses propositions. La nouveauté de cette publication vient du fait qu’elle révèle les liens étroits entretenus par ces deux institutions avec les conservateurs américains de la Heritage Foundation, devant laquelle les auteurs du rapport ont présenté leurs recommandations à Washington le 11 mars dernier. Selon l’ancien secrétaire général du Parlement européen, Klaus Welle, ce document confirme l’émergence d’une ‘droite destructrice’ européenne, qui s’alimente du modèle américain et s’organise au niveau mondial », souligne l’article du Grand Continent.

Dans la série des perles et fake news, voici quelques citations qui en disent long sur les motivations de leurs auteurs :

Le vote à la majorité devrait être abandonné parce que « le marchandage au sein du Conseil et de ses organes préparatoires rend le processus décisionnel de l’Union plus opaque ; les citoyens ne peuvent souvent pas tenir leurs gouvernements responsables des négociations au Conseil, car ils ne savent tout simplement pas ce qui se passe ». Le processus est effectivement opaque et cela nuit à la démocratie. Mais qui refuse la transparence du processus, sinon les gouvernements ? De surcroît, les marchandages opaques ont débuté bien avant l’introduction de la majorité qualifiée.

Le mandat du Parlement européen « découle d’un conglomérat de 27 nations aux histoires, cultures, langues et intérêts distincts. Il est donc difficile de déterminer quelle ‘communauté politique’ il représente réellement ». Parce qu’une communauté politique doit se fonder sur une histoire, une langue et une culture uniques ? Si tel devait être le cas, le Conseil national suisse ne représenterait aucune communauté politique. Et la même chose vaudrait pour le Congrès des États-Unis et nombre d’autres parlements à travers le monde.

L’Union européenne « refuse de protéger ceux qui en ont le plus besoin en sapant le droit des États membres d’accorder aux enfants à naître ou aux patients handicapés un niveau de protection plus élevé contre l’avortement et l’euthanasie. En outre, elle fait pression sur les États membres pour qu’ils légalisent l’avortement sur demande. La liberté de conscience est pleinement garantie avant tout pour les non-croyants, tandis que les personnes religieuses de certains pays doivent se contenter du droit limité de pratiquer leur foi dans des lieux désignés, avec des restrictions sur la manifestation publique de leurs croyances (par exemple, sur le lieu de travail) ». Mythe ou fantasme ? Difficile de répondre, sauf à rappeler qu’il n’existe aucune législation européenne en la matière.

« Depuis de nombreuses années, la Commission européenne publie divers documents — appelés stratégies, recommandations ou lignes directrices — qui, sous prétexte de lutter contre la discrimination, le racisme et la xénophobie, imposent en pratique aux États membres l’obligation de censurer et de sanctionner sévèrement toute opinion critique à l’égard de certains groupes sociaux, principalement les communautés homosexuelles et transsexuelles, ainsi que les musulmans ». Deux observations : (1) les stratégies, recommandations et autres lignes directrices n’ont aucun caractère contraignant et ne peuvent dès lors imposer quoi que ce soit aux États membres ; (2) la lutte contre les discriminations, le racisme et la xénophobie ne peut pas se limiter aux seuls homosexuels et musulmans.

« Sous couvert de lutte contre la désinformation, la Commission met systématiquement en place un système complet de surveillance et de censure des médias — à la fois publics et privés — ainsi que des plateformes mondiales de réseaux sociaux ». Même pas peur !

Autre morceau de bravoure : « Pour des raisons qui restent obscures, l’Union européenne semble prendre ses distances par rapport au riche héritage de l’Europe, qui englobe la pensée juridique romaine, la philosophie grecque, la religion chrétienne, l’éthique, et l’opulence de cultures nationales uniques ». Évidemment, vue de Budapest, la culture nationale hongroise ne peut être qu’opulente. Et ce n’est pas complètement faux. Mais dans beaucoup d’autres pays de l’Union, cette culture nationale unique, qui a tout au plus entre 150 et 200 ans, a souvent effacé des pans entiers d’au moins 1 500 ans d’évolution culturelle.

Le tout est complété par un satisfecit de l’élu du PiS, Ryszard Legutko, coprésident du groupe des Conservateurs et réformistes européens au Parlement européen qu’il juge « nuisible ». « Toutes les institutions de l’Union européenne doivent voir leur pouvoir considérablement réduit. Le concept même d’une union politique composée de partenaires si différents en taille et en pouvoir nécessite la mise en place urgente de mécanismes efficaces contre l’autocratie », écrit-il. Quelle autocratie ? (Olivier Jehin)

Le Grand Continent. Changement de régime : le texte intégral du rapport soutenu par les cercles pro-Trump. 51 pages. Ce document assorti d’éléments d’analyse produits par Laurent Warlouzet a été mis en ligne, le 25 mars 2025, sur le site de la revue : https://aeur.eu/f/gaz

Géopolitique de l’ingérence russe

Dans une préface intitulée « une ère post-orwellienne », le général Thierry Burkhard, chef d’état-major des Armées françaises, rappelle que l’hybridité est « probablement aussi vieille que la guerre elle-même ». Elle permet de recourir à « une large palette d’effets qui, cumulés, nous saturent, paralysant notre capacité de réaction ». « Nos adversaires, poursuit-il, ont résolument investi le champ informationnel et des perceptions. Ils y ont déjà remporté des victoires, parfois contre nous. Donc, si nous voulons nous donner les moyens de gagner la guerre et surtout de ne pas la perdre avant même de l’avoir livrée, il est indispensable d’investir ce champ pour s’opposer aux manœuvres adverses ».

Pour comprendre les moyens mis en œuvre et les effets recherchés – condition préalable pour réduire nos vulnérabilités, détecter aussi précocement que possible les attaques et se mettre en capacité d’agir ou de réagir – la chercheuse Christine Dugoin-Clément, qui travaille notamment à l’observatoire de l’intelligence artificielle de l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et au centre de recherche de la Gendarmerie nationale, nous offre un vaste tour d’horizon des réseaux et technologies employés dans le champ informationnel par la Russie.

« L’intégration de la guerre informationnelle dans l’arsenal du Kremlin lui a permis d’adopter une réponse asymétrique et systémique face aux Occidentaux. Il a ainsi endossé un rôle que les Occidentaux ont des difficultés à lire et à intégrer, particulièrement en ce qui concerne les réponses à apporter à un État qui ne se prive jamais de rappeler son statut de puissance nucléaire tout en rendant de plus en plus floues les frontières séparant temps de paix et temps de guerre », écrit Christine Dugoin-Clément.

« La prise de décision en matière de géopolitique et de relations internationales est par nature complexe, notamment car les décideurs sont soumis à la pression de leurs opinions publiques et que leurs décisions peuvent emporter des conséquences radicales et parfois irréversibles. De plus, l’incertitude à laquelle les décideurs font face peut avoir plusieurs origines. Elle peut être due à l’asymétrie de l’information sur les caractéristiques de l’adversaire, ce qui affecte les bénéfices espérés pouvant émaner de la guerre. L’incertitude peut aussi reposer sur le flou concernant les intentions de l’adversaire ou encore être plus fondamentale et toucher aux processus liés au conflit », rappelle l’auteur, qui poursuit : « Dans cette configuration, démultiplier les stimuli, les informations relatives à une situation, voire multiplier les situations de crises, participera à bloquer la capacité de prise de décision. En interdisant aux processus cognitifs des décideurs de faire des mises à jour suffisamment rapides pour suivre l’évolution de l’environnement, on altérera leur capacité de décision. À cela pourra venir s’ajouter la crainte de la réaction d’une opinion publique dont les réactions pourraient engendrer des conséquences radicales pour le maintien en place des décideurs ». C’est le sens de la stratégie russe du « chaos contrôlé », qui se double d’une simplification ou linéarisation du système russe lui-même avec un contrôle accru sur les médias et l’accès aux médias étrangers et une mainmise totale sur la justice, les services de sécurité et l’appareil politique. Cela a pour conséquence un déni d’accès à l’influence étrangère, qui contribue à générer « un avantage notable en matière de capacité d’action ».

Si les « opérations d’information » ou OI – expression recouvrant l’ensemble des activités d’influence, dont la désinformation - du GRU, le renseignement militaire russe, ont été démultipliées avec l’invasion de l’Ukraine en 2022, elles ont aussi plus particulièrement visé la Moldavie et sa présidente, Maia Sandu, dans le contexte du processus d’adhésion à l’Union européenne, rappelle l’auteur, qui décrit également les opérations qui ont visé la Pologne ou encore la France, notamment dans la période entourant les Jeux de Paris.

« Au Sahel, le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont vu l’influence russe s’implanter à l’occasion de coups d’État renversant les pouvoirs en place, tout en participant à affaiblir le statut de la France qui entretenait des liens historiques, bien que tumultueux et empreints d’un passé colonial douloureux, avec ces pays. Enfin, le Cameroun, pays francophone et anglophone, est aussi l’objet d’un renforcement de l’intérêt russe, qui se traduit en OI et en structuration d’entreprises », observe Christine Dugoin-Clément, qui rappelle que aussi que « Wagner – devenu Africa Corps (AC) – est également présente, à plus ou moins grande échelle, au Mozambique, au Botswana, au Tchad, aux Comores, en République démocratique du Congo, au Congo, en Guinée-Bissau, au Nigeria, au Zimbabwe, à Madagascar ou encore que la Guinée dispose d’un certain nombre de gisements d’alumine et d’or contrôlés par la Russie ». Et la Chine, qui a « appris des méthodes mises en place par Moscou », n’est jamais bien loin. (OJ)

Christine Dugoin-Clément. Géopolitique de l’ingérence russe – La stratégie du chaos. Presses universitaires de France. ISBN : 978-2-1308-8147-6. 242 pages. 15,00 €

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