Le 19 octobre en fin d’après-midi, Piotr, 54 ans, s’immolait devant le Palais de la culture et de la science à Varsovie pour protester contre les dérives du gouvernement polonais.
Quelques années auparavant, à la fin du siècle dernier, Adam refusait au dernier moment d’entrer dans le Palais de l’Assemblée du peuple à Pékin où les autorités chinoises s’apprêtaient à recevoir une délégation de journalistes européens.
Ces deux actes symboliques illustrent l’histoire récente de la Pologne – et, à travers celle-ci, disent aussi les questions fondamentales auxquelles l’Union européenne est désormais mise en demeure de réagir.
De Piotr, on ne sait rien, si ce n’est le contenu de la lettre qu’il a laissée en posant son geste fatal. Il y explique le caractère insupportable pour lui des actes commis par le gouvernement ultraconservateur du Parti Droit et Justice (PiS). Selon Slawomir Sierakowski, directeur de l’Institut d’études prospectives de Varsovie, il y dénonce tour à tour la restriction des libertés civiles qui prévaut désormais en Pologne, la mise sous tutelle de la justice et des médias publics, les discriminations que les affidés de Jaroslaw Kaczynski font subir aux immigrés, aux femmes, aux personnes LGBT et aux musulmans, leurs diverses atteintes aussi à l’environnement. Et d’expliquer que son suicide a un but précis : forcer « la présidence du PiS et toute la nomenklatura du PiS à reconnaître que ma mort est de leur responsabilité directe et qu’ils ont mon sang sur les mains » (http://www.project-syndicate.org , 26 octobre).
Quels que soient les sentiments et jugements que peut inspirer ce suicide par immolation, une vérité s’impose : la lettre de doléances de Piotr est tout sauf mensongère. Ces dernières semaines, ainsi que l’a rapporté Véronique Leblanc, la Commission de Venise du Conseil de l’Europe a condamné une nouvelle fois l’adoption de lois qui, selon le commissaire aux Droits de l’homme, Nils Muiznieks, ne manqueront pas de « saper encore plus l’indépendance du judiciaire en le subordonnant à l’exécutif » (EUROPE 11922). Quelques jours plus tard, la Commission européenne confirmait, à l’initiative de son premier vice-président, Frans Timmermans, « l’existence d’un risque clair de violation grave de l’État de droit en Pologne » en déclenchant, fait sans précédent dans l’histoire de la construction européenne, la procédure prévue par l’article 7 du Traité de Lisbonne (EUROPE 11930).
Le collège présidé par Jean-Claude Juncker a-t-il, de la sorte, poussé « sur le bouton ‘nucléaire’ contre la Pologne », ainsi qu’ont cru bon de le ‘vendre’ plusieurs médias ? Oui, mais il est vrai aussi qu’il ne s’agit de rien d’autre, en l’occurrence, que d’un bouton du même papier que certains tigres chinois du temps de Mao. Quand bien même il se trouverait une majorité des quatre cinquièmes au Conseil des ministres, soit 22 États membres ou 21 après le Brexit ainsi que l’a rappelé Alain Dauvergne (Notre Europe, Institut Jacques Delors, 30 novembre), pour constater qu’il « existe un risque clair de violation grave » des valeurs de l’Union en Pologne, jamais le Conseil européen ne décidera à l’unanimité de sanctionner ce pays parce qu’il est bel et bien coupable « d’une violation grave et persistante » de ces valeurs : le Premier ministre hongrois, Viktor Orbán, s’est d’ores et déjà engagé à ne pas permettre qu’il soit ainsi porté atteinte à l’honneur souverain et aux intérêts de son compagnon de route dans l’édification de démocraties illibérales.
C’est là que, pour l’Union, la posture adoptée par Adam à Pékin doit se révéler inspirante. Dans la délégation de la section espagnole de l’Association des journalistes européens qui était alors en visite en Chine, Adam Michnik était un journaliste parmi d’autres, mais un journaliste un tout petit peu particulier quand même : outre qu’il fut le rédacteur en chef de Gazeta Wyborcza, ce quotidien né dans la mouvance de Solidarność, il était aussi un dissident ayant intellectuellement combattu la chape de plomb communiste sous laquelle languissaient son pays et ses voisins d’Europe centrale. Ce jour-là, c’est le dissident qui, en lui, se rappela à son bon souvenir, lui interdisant de pénétrer dans ce Saint des Saints de la Chine communiste, ce qui, à ses yeux, n’aurait pas manqué d’être récupéré par ses adversaires idéologiques de toujours et, pire, l’aurait amené à renier les valeurs ayant justifié son combat.
C’est de ces valeurs – et de rien d’autre – que l’Union européenne doit désormais s’inspirer. Lors du même voyage en Chine, Adam Michnik a un jour surpris ses consœurs et confrères en affirmant que la « révolution européenne » initiée par la Déclaration Schuman était la plus importante révolution de tous les temps, car elle n’avait pas été dirigée « contre un despote, un dictateur ou un pouvoir quelconque, mais pour quelque chose : la paix ! » Telle est bien la valeur fondamentale à la base de l’aventure européenne initiée il y a plus de soixante ans. Depuis l’origine, le projet européen est un projet politique au service de la paix sur le continent.
Aujourd’hui, au sein même de l’Union, certains dirigeants veulent le dénaturer et en revenir à la loi de la jungle nationaliste qui prévalait auparavant. Pour n’avoir pu le ravaler au rang de simple projet de libre-échange, c’est ce pour quoi ont opté les artisans du Brexit ; pour étancher leur soif de pouvoir sans partage, c’est à bafouer de plus en plus allègrement les règles de l’État de droit que s’emploient désormais des dirigeants inspirés – merveilleux modèles ! – par des Trump, Poutine ou Erdoğan.
Face à cette descente aux enfers, les héritiers du projet européen originel doivent impérativement se montrer inflexibles. Il leur revient de procéder à un examen de conscience pour voir s’ils ne sont pas, par les postures politiques et économiques qui ont été les leurs ces dernières décennies, un tant soit peu complices ou, du moins, enfanteurs involontaires des démocrates déviants. Ceux-ci sont partout, à Varsovie, Budapest, Bratislava, Prague et Vienne, mais aussi ailleurs dans l’Union.
Il incombe aux héritiers du projet européen originel, le seul qui vaille, de méditer cet appel à la raison de Piotr : tout comme les opposants politiques au gouvernement polonais manipulé par Jaroslaw Kaczynski, ils doivent « se rappeler que les électeurs du PiS sont nos mères, nos frères, nos voisins, nos amis, nos collègues » et qu’il leur appartient avant toute chose de les inciter à se réveiller avant que les mauvais génies du nationalisme renaissant ne l’emportent et renvoient l’Europe à l’état de nature qui lui a valu des siècles de guerres.
À cette fin, il revient aux héritiers du projet européen originel d’afficher la plus grande fermeté face aux démocrates déviants : no pasarán ! Clamer à la face du monde que l’Union européenne n’est pas, contrairement à l’Union soviétique ou à l’Allemagne nazie, une prison dont on ne peut sortir sera, en fin de compte, la meilleure manière de ramener les citoyens européens déboussolés à la raison. Perdre des États membres déviants vaut mieux que de renier ses valeurs fondamentales car ceci ne ferait que précipiter à nouveau l’Europe dans les abysses de l’histoire. Aujourd’hui, les héritiers de la « révolution européenne » doivent se lever, sans la moindre faiblesse et indulgence, contre les politiques autoritaires et dictateurs en puissance qui s’activent en son sein. Pour la paix au cours des décennies à venir !
Michel Theys