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Bulletin Quotidien Europe N° 11702
REPÈRES / RepÈres

Variations dérangeantes sur le thème de l’information… (I)

Ainsi donc, le 20 janvier qui arrive, l’impensable deviendra irrémédiablement réalité : les États-Unis seront « gratifiés » de Donald Trump comme président. Parmi les invités aux festivités qui suivront la prestation de serment, point de Meryl Streep, point de représentants de l’élite culturelle américaine, point de grandes figures intellectuelles du cru et d’ailleurs dans le monde. De ceux-là, le 45ème président des États-Unis n’a cure, lui qui n’a d’yeux que pour le « peuple », le bon peuple américain incarné par les 18,9 millions d’abonnés à son compte Twitter qu’il continuera à inonder de messages à sa gloire, à ses recettes pour rendre l’Amérique grande à nouveau, aux bobards et mensonges qui ont fait sa récente fortune politique.

Le candidat paré par infraction des couleurs républicaines a-t-il été aidé par des officines à la solde du Kremlin pour parvenir à ses fins ? Certains le laissent entendre ouvertement, les services de renseignement américains ayant cette fois pris le parti de jouer la carte de la transparence plutôt que celle du secret. Mal leur en a pris car Donald Trump les a aussitôt désavoués avec suffisance, allant jusqu’à donner la nette impression d’accorder moins de crédit à la communauté du Renseignement appelée à l’informer jour après jour les quatre années à venir que de confiance au président Poutine et à son « intelligence ». Voilà qui confirme combien la présidence de Donald Trump sera marquée du sceau de l’imprévisibilité, mais aussi combien le monde est désormais entré dans une époque où l’information se révèle dangereusement mutante.

Ne soyons pas naïfs : l’information a toujours été l’objet de convoitises de la part de tous ceux qui aspirent au pouvoir ou l’exercent. La propagande visant l’au-delà des frontières a toujours été une arme à la disposition de ceux souhaitant influencer peu ou prou leur environnement ; aujourd’hui, la communication institutionnelle n’est jamais rien d’autre que la version soft d’une propagande à usage interne – et il n’est pas sans intérêt de voir combien même la Commission a, en quelques années, succombé à cette tentation, tentant de mettre en œuvre à sa manière le « vieux rêve des chefs d’État ou de gouvernement » ainsi décrit par notre consœur Sylvie Kauffmann : « s’adresser à l’électorat directement, sans intermédiaire, sans que des questions viennent brouiller le message » (Le Monde, 8/9 janvier). Pour les personnes et services s’étant assigné cette mission, des outils tels que ceux offerts par Internet, des réseaux sociaux à YouTube en passant par Twitter, se sont révélé être une aubaine. Le problème, c’est que l’information ainsi divulguée se révèle être, dans les faits, celle d’apprentis-sorciers confrontés aux démons qu’elle suscite et nourrit.

Passons sur le fait, évident, que la communication institutionnelle, y compris européenne, est d’une efficacité toute relative, ne touchant pour l’essentiel qu’une cible d’experts et d’obligés. Parfois, son audience est plus large, mais alors souvent à ses dépens. C’est que l’information, pour être digne de ce nom, nécessitera toujours un médiateur, l’action d’un journaliste qui veille à appliquer scrupuleusement les règles de base de cette profession telles que les avait justement résumées en son temps Emanuele Gazzo, le premier rédacteur en chef de l’Agence Europe : « La presse est largement responsable de la formation et de l’expression de cette chose mystérieuse qu’on appelle “l’opinion publique”. Être conscient de cette responsabilité est, pour un journaliste, un devoir fondamental, au même titre que ceux de dire la vérité et de ne rien omettre de ce qui peut contribuer à la connaissance de la vérité ». Que les gouvernants et les institutions le veuillent ou non, les journalistes doivent donc impérativement rester d’inconfortables fouineurs et gêneurs de communiquer en paix afin que l’information – la vraie, celle qui est vérifiée, recoupée auprès d’une deuxième source au moins, contextualisée ensuite avant d’être analysée – conserve ses lettres de noblesse, et son utilité dans la société.

À bon droit, certains peuvent objecter que la presse n’est plus vraiment en état de satisfaire aux hautes exigences de sa mission. C’est vrai, les titres de presse de qualité sont désormais des îlots dans une mer de médiocrité dont les phares sont des feuilles partout inspirées jusqu’à la nausée par les tabloïds ; la bile et les rancœurs des bons peuples d’Europe s’y déversent avec la régularité et l’efficacité de la goutte d’eau qui est la quintessence de la torture chinoise, amenant chaque jour le lecteur à se persuader un peu plus que cette Europe « de Bruxelles » est décidément imbuvable. Les forums sur les réseaux sociaux sont les déversoirs de thèses complotistes, de fausses informations délirantes qui, à force d’être colportées, deviennent vraies dans l’esprit de personnes complices, par naïveté, de manœuvres de subversion. Et ne comptez pas sur les Journaux télévisés des grandes chaînes nationales pour que le tir soit rectifié : la plupart du temps, ils ne s’ouvrent à la dimension européenne que lorsque survient une crise quelconque (ce qui a pour effet que l’image donnée de l’Europe soit systématiquement négative) ou que pour dire combien le président ou le chef de gouvernement a guerroyé lors du Conseil européen pour défendre les intérêts nationaux. Comment, dans ces conditions, l’Union pourrait-elle gagner la guerre de l’information qui est déclenchée ? Michel Theys

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