*** ELOI LAURENT: Nos mythologies économiques. Éditions Les Liens qui Libèrent (2 impasse de Conti, F-75006 Paris. Internet: http://www.editionslesliensquiliberent.fr ). 2016, 106 p., 12 €. ISBN 979-10-209-0323-5.
Tout comme son prestigieux collègue Amartya Sen, Eloi Laurent est d'avis que l'économie est une science morale. Dans les faits, à l'évidence, elle ne l'est plus. D'où ce long cri de colère, cette imprécation d'une centaine de pages qui voit cet économiste actif à l'Observatoire français des conjonctures économiques dénoncer ce qui n'est plus une science, ce qui n'est pas un art, mais « plutôt une mythologie qui désenchante le monde » et dont les propagandistes se révèlent les servants d'un « culte de la fatalité » polluant le débat public et empoisonnant l'esprit démocratique. Par ce court ouvrage, cet enseignant à Sciences Po et à l'Université de Stanford a voulu, de manière sereine mais ferme, remettre les pendules à l'heure pour « à la fois immuniser les citoyens contre les mystifications économiques et désenvoûter les politiques de leur charme mortifère ».
Concrètement, l'auteur s'emploie à déconstruire trois discours dominants qui, usant et abusant des mythes économiques, aveuglent nos contemporains sur les véritables défis qui sont à relever. Il le fait non pas en se hissant en chaire de vérité (« il n'y a pas de vérité en économie », précise-t-il d'emblée, seulement « des hypothèses en amont et des choix en aval », avec, « entre les deux, dans le meilleur des cas, une méthode et des instruments robustes »), mais bien en voulant « redonner au lecteur le goût du questionnement économique ». Il s'attaque dans un premier temps à « la mythologie néolibérale », à ces idées portées par Reagan et Thatcher qui se sont cristallisées au sein de… « L'Union européenne, laquelle s'est construite dans les années 1990 à la fois contre la pensée keynésienne et contre l'État-providence ». La concurrence libre et non faussée implique l'existence d'une régulation publique forte, explique l'auteur, « les promoteurs du prétendu libre marché » ne réclamant pas la fin de l'intervention publique dans l'économie mais « simplement que celle-ci soit détournée en leur faveur ». La libéralisation financière des dernières décennies et le secours apporté par les États « aux acteurs de l'économie, en priorité financiers », au plus fort de la crise des dernières années, en témoignent, ce qui prouve que l'on est passé d'une assurance sociale apportée aux travailleurs à une garantie financière donnée aux banques et aux investisseurs. En clair, la puissance économique de l'État reste intacte, mais elle est désormais « mise au service d'une autre cause que le progrès social », les entreprises ayant appris à engranger les subventions publiques et à échapper à l'essentiel de l'impôt étant les gagnantes de ce jeu de dupes. L'auteur s'attaque aussi, arguments à l'appui, à la prééminence de la production sur la redistribution, ce qui l'amène à contester avec véhémence le fait que l'État devrait être géré comme un ménage ou une entreprise, lui qui a se soucier d'une collectivité, celle-ci étant présente et à venir. Du coup, la puissance publique « doit continuer d'investir même si sa situation financière est difficile », surtout si les taux d'intérêt sont historiquement bas ; c'est ne pas le faire qui constitue « une faute de gestion » ! Eloi Laurent en accuse ouvertement ceux qui ont imposé les politiques d'austérité en Europe ces dernières années, leur rappelant que quand l'État se serre la ceinture, « il transforme les phases de récession économique en dépression sociale, et prolonge inutilement les phases de stagnation, ce dont tous les autres agents économiques finissent par pâtir ».
Aux yeux de l'auteur, oser affirmer que les régimes sociaux sont financièrement insoutenables relève également de la supercherie, sans compter que le « mythe des réformes structurelles » n'est rien d'autre que le cache-sexe de la « régression sociale complète » voulue par certains. Voilà les dernières accusations portées dans le contexte de la « mythologie néolibérale ». Il en est bien d'autres encore, tout aussi percutantes, qui le sont lorsque l'auteur se met à déconstruire les discours composant la « mythologie social-xénophobe » et la « mythologie écolo-sceptique » qui font, elles aussi, le lit des « mystifications politiques » extrémistes. Michel Theys
*** YANIS VAROUFAKIS: Un autre monde est possible. Pour que ma fille croie encore à l'économie. Flammarion (87 quai Panhard et Levassor, F-75647 Paris. Tél.: (33-1) 40513100 - Internet: http://www.editions.flammarion.com ). 2015, 215 p., 15 €. ISBN 979-2-0838060-8.
Par ce livre qu'il adresse à sa fille, l'ancien ministre grec des Finances Yanis Varoufakis tape une fois encore sur le clou: non, la vérité économique ne coïncide pas avec les décisions qui ont pu être prises dans le cadre de la zone euro en crise sur la base des croyances dominantes depuis trois décennies. Pour ce professeur d'économie aux compétences reconnues même par ses adversaires, la conception « de plus en plus barbare » de l'économie qui prévaut découle bien moins de la pertinence des idées qui la fonde que de « l'exercice d'une puissance culturelle, économique et financière » émanant du capitalisme anglo-saxon et ayant revêtu les atours du néo-libéralisme. A ses yeux, le monde (occidental, en tout cas) s'est laissé « gagner par un mode de pensée simpliste, selon lequel il faut séparer la sphère économique des sphères politique, philosophique et culturelle », ce qui a amené l'économie à acquérir « une énorme puissance discursive et sociale, aux dépens de la démocratie, de la politique et de la culture ». Même au sein de l'Union européenne, la démocratie a ainsi commencé à ne plus être que l'ombre d'elle-même, tant il est vrai que « les grandes décisions devaient être prises par des comités de technocrates constituant des zones franches de politique » ; la démocratie grecque en a été un bel exemple, elle qui après avoir « écrasée par les tanks » en 1967 s'est retrouvée, en 2015, écrasée « par les… banques » grâce aux décisions de la Troïka et des ministres des Finances de la zone euro. Ce livre n'est toutefois pas un nouveau réquisitoire politico-scientifique élaboré par cet économiste contestataire, mais une œuvre profondément pédagogique visant à ce que les jeunes - et les moins jeunes - se réconcilient avec les vraies dimensions de l'économie. Pourquoi le monde actuel produit-il tant d'inégalité ? Quelle distinction opérer entre le prix et la valeur ? Que recouvrent exactement les concepts de dette, de profit et de richesse ? Ceux de crédit, de crise, d'État, de monnaie ? Ce sont quelques-unes des questions auxquelles l'auteur apporte des réponses claires, parfaitement accessibles au public le plus large, en n'hésitant pas à s'inspirer de films ou de figures littéraires pour éclairer son propos. Et l'on sort de son livre en admettant qu'il n'a sans doute pas tout à fait tort lorsqu'il avance non sans ironie que « l'économie a beau utiliser des formules mathématiques et des modèles statistiques, elle tient plus de l'astrologie que de l'astronomie »… (MT)
*** YANNIS PAPADOYANNIS: L'ascension et la chute de l'homo oeconomicus (1). Le mythe de l'orthologue. Éditions Papadopoulos (9 Kapodistriou, GR-14452 Metamorphosi. Tél.: (30-210) 2846074 - fax: 2817127 - Courriel: info@epbooks.gr - Internet: http://www.epbooks.gr ). 2015, 384 p., 12 €. ISBN 978-960-484335-0.
Qu'est-ce qui a mal tourné dans l'économie mondiale au cours des six dernières années ? Pourquoi l'économie s'est-elle abandonnée à la tragédie ? À partir d'un aperçu des diverses théories économiques, l'auteur de ce livre confronte la croyance inébranlable de certains en la science économique aux réalités complexes et chaotiques de l'économie mondialisée. Rédacteur en chef de la rubrique économique du quotidien « Kathimerini », Yannis Papadoyannis cherche des réponses aux hiatus en s'ouvrant à des sciences qui, telles les neurosciences, l'anthropologie, la sociologie, etc., bouleversent l'image idéalisée que nous avons de nos capacités et connaissances en tant qu'individus et que sociétés. Il explique en termes simples et compréhensibles pourquoi nous pouvons nous illusionner, pourquoi nous avons une foi quasi religieuse dans les finances orthodoxes, la rationalité absolue de l'individu, la primauté du libre marché, jusqu'au point de se couper des réalités économique de la vie quotidienne de la société actuelle. Par ce guide thématique, il aide à saisir les causes de l'actuelle crise économique multidimensionnelle, se référant à divers maîtres de la pensée économique classique - Robert Heibroner, Thorstein Veblen, Karl Polanyi… - pour montrer comment le monde merveilleux de l'époque du père-fondateur Adam Smith a finalement conduit à l'état de choc et à la panique des derniers temps, avec l'impérative nécessité de donner une nouvelle stabilité à l'économie. Le livre est ponctué par une vaste bibliographie. (AKa)
*** The Federalist. A political review. Edif (8 Villa Glori, I-27100 Pavia. Internet: http://www.thefederalist.eu ). 2015, 186 p.. Abonnement annuel: 35 € (Europe), 50 € (étranger).
Outre tous les articles repris dans le dernier « Il federalista » (voir Bibliothèque européenne n° 1132 du 24 mars 2016), cette édition de sa version en anglais s'ouvre sur une réflexion relative à la chance que la crise grecque pourrait, à terme, constituer pour la transformation de la zone euro en Union politique. L'éditorialiste s'exprimant au nom de la revue y défend le point de vue que tout dépend de l'influence qui devrait être exercée sur la France pour que celle-ci en vienne enfin à accepter le modèle fédéral, cette évolution étant indispensable pour que l'Allemagne ne cède pas, de son côté, aux pulsions réactionnaires qui s'exercent en son sein, étant alimentées par le populisme qui va croissant partout dans les États européens. (MT)
*** ANNIS TSAMOURGELIS: Le rôle des banques et de l'euro dans la crise européenne et grecque: les complices. Éditions Papazisi (2 rue Nikitara, GR-10678 Athènes. Tél.: (30-210) 3822496 - fax: 3809020 - Courriel: papazisi@otenet.gr - Internet: http://www.papazisi.gr ). 2016, 392 p., 24,38 €. ISBN 978-960-02-3195-3.
Ce livre s'intéresse aux fondements du système bancaire et à la manière dont il s'est acoquiné, en Grèce, à une superstructure capitaliste perverse, laquelle est toujours à l'œuvre. Après avoir expliqué le rôle des systèmes bancaires et l'influence de la politique monétaire sur l'économie, le Pr. Yannis Tsamourgelis (Université de la mer Égée) met en évidence les mécanismes par lesquels les banques influencent les stratégies de politique monétaire, ce qui l'amène notamment à montrer que le modèle macroéconomique du « nouveau consensus » est considéré comme un facteur déterminant du caractère de l'Union européenne et de la politique monétaire activée dans le cadre de la zone euro. L'auteur examine la réponse à la crise apportée par la Banque centrale européenne, la politique monétaire de cette dernière étant comparée à celle de la Federal Reserve américaine en vue de discerner différences structurelles et politiques. Les diverses situations des États membres de la zone euro sont également passées en revue, avant que le cas spécifique de l'ajustement grec à la politique monétaire européenne ne soit examiné, de la dictature des colonels jusqu'au troisième mémorandum. L'auteur s'emploie ainsi à cerner le rôle que le système financier a joué dans le déclenchement et la persistance de la crise grecque, les banques ayant à l'évidence contribué à sa prolongation et à son ampleur de plus en plus grande de par la position-clef qu'elles détiennent dans l'économie grecque. Ensuite, l'auteur examine l'effondrement des banques en juin 2015 et la troisième recapitalisation qui s'est révélée obligatoire, le tout étant notamment la conséquence des mauvais choix macroéconomiques opérés. Il fait aussi référence aux théories alternatives relatives à un retour à la drachme et aux conditions de sortie de la crise quand celle-ci est fondée sur l'effondrement de la liquidité. Enfin, à travers divers exemples puisés dans l'organisation financière internationale, l'auteur souligne la nécessité de procéder à quelques réformes radicales, faute de quoi le paysage bancaire et financier grec conservera longtemps encore son profil néfaste. (AKa)
*** ALESSANDRO GIACONE: Jean Guyot. Un financier humaniste. CNRS Editions (15 rue Malebranche, F-75005 Paris. Tél.: (33) 53102700 - Courriel: cnrseditions@cnrseditions.fr - Internet: http://www.cnrseditions.fr ). 2012, 422 p., 25 €. ISBN 978-2-271-08757-7.
Jeune historien italien, Alessandro Giacone consacre cette irréprochable biographie à « un homme inconnu du grand public ». A raison car le parcours de Jean Guyot mérite d'être connu. Reçu au concours de l'Inspection des finances au sortir de la Seconde Guerre mondiale, ce Grenoblois de naissance connaît d'abord une carrière administrative aussi brève que prometteuse puisqu'il compte parmi les membres des cabinets de Robert Schuman au ministère des Finances, à la présidence du Conseil et au Quai d'Orsay, avant de devenir, fort jeune, sous-directeur du Trésor. Cette dernière fonction l'empêche d'être de ceux qui prépareront la « Déclaration Schuman », mais elle lui permet de faire la connaissance d'un certain Jean Monnet à l'époque où celui-ci est, à Paris, le Commissaire au Plan. Ce contact est doublement décisif: d'abord, Jean Guyot acceptera l'invitation de « l'inspirateur » à le rejoindre à la Haute autorité de la Communauté européenne du charbon et de l'acier, Monnet devant accepter en contrepartie l'exigence sine qua non de ce jeune aux dents longues d'être « nommé immédiatement à la tête de la Division Finances » de l'institution appelée à devenir la Commission européenne ; ensuite, il est touché par le « virus » de l'intégration européenne, cette cause ne devant plus cesser de le mobiliser jusqu'à ses derniers jours, les fonds personnels qu'il consacra à « sa » fondation Hippocrène destinée à soutenir des projets de jeunes marqués par l'idéal européen en témoignant encore aujourd'hui. Le « virus » ne l'empêcha toutefois pas de changer radicalement de cap quand il lui sembla que l'échec de la Communauté européenne de défense brisait « l'élan des pionniers de la construction européenne », moment où il devient associé-gérant de la Banque Lazard. Il conservera cette fonction jusqu'à la fin de sa carrière, restant plus que jamais « un homme d'influence » ayant pu alimenter le soupçon « d'une dangereuse contiguïté entre intérêts privés et publics ». Par son beau travail, l'auteur, maître de conférences à l'Université de Grenoble, met surtout en lumière le « sens profond de l'éthique et le désintéressement » qui caractérisaient cet homme attaché, rappelle Éric Roussel dans sa préface, au « Bien commun ». Le fidèle de l'Agence Europe trouvera surtout dans ces pages mille et une informations précisant la nature véritable du projet européen initial, cette appréciation de Jean Guyot confiée par exemple à François Duchêne en 1988: « Il n'est pas douteux que le Plan Schuman a représenté quelque chose de complètement différent de tout ce qu'on avait fait jusque-là. … C'était la première fois qu'on introduisait réellement une certaine idée d'autorité supranationale, de transfert de souveraineté. C'était quand même cela qui était la vraie différence. Je suis personnellement convaincu que s'il n'y avait pas eu cet élément, on ne parlerait probablement plus d'Europe aujourd'hui. Ou on en parlerait comme d'une idée théorique ». A l'évidence, cet homme-là ne pouvait que se désoler de voir l'Europe « si mal traitée par les élites françaises », et il aurait souffert de voir le sort qui lui est réservé aujourd'hui ! (MT)