Bruxelles, 02/10/2015 (Agence Europe) - Le président de la Turquie, Recep Tayyip Erdogan, est à Bruxelles, lundi 5 octobre, pour parler, entre autres, de la crise migratoire. La Turquie accueille plus de 2 millions de réfugiés syriens et irakiens. L'ambassadeur turc auprès de l'UE, Selim Yenel, a expliqué, mercredi 30 septembre à EUROPE, la situation en Turquie et les relations entre l'UE et son pays à ce sujet. (Propos recueillis par Camille-Cerise Gessant)
Agence Europe - Quelle est la situation actuelle en Turquie concernant la crise des réfugiés ?
Selim Yenel - Nous avons maintenant plus de 2 millions de réfugiés que nous appelons invités. Ils sont pour la plupart Syriens, mais nous avons aussi environ 300 000 Irakiens. Nous avons 25 ou 26 camps et environ 260 000 réfugiés vivent dans ces camps. Le reste est réparti dans le pays. Par exemple, il y en a environ 300 000 à Istanbul. Nous avons enregistré la quasi-totalité d'entre eux. Nous leur fournissons des services de santé, d'éducation. La seule chose que nous ne sommes pas encore en mesure de fournir est de l'emploi. Nous avons une législation en projet, mais le Parlement n'est pas ouvert car nous allons avoir des élections d'ici un mois, cela se produira seulement après les élections.
Jusqu'à maintenant, nous avons dépensé plus de 6,5 milliards de dollars et nous ne nous sommes pas plaints. Pour nous, quand tout a commencé, en 2011, notre ligne rouge était 100 000 « invités ». Maintenant, comme je le disais, nous avons plus de 2 millions de personnes et nous allons toujours garder nos portes ouvertes, peu importe ce qui va se passer.
Ces personnes sont libres d'aller où elles veulent. Nous avons des réfugiés dans les camps, ils sont en sécurité. Nous avons ceux de la classe moyenne qui sont dans le pays et ils subviennent à leurs propres besoins. Et puis nous avons un troisième groupe de personnes qui pensent qu'il y a maintenant des opportunités ailleurs. Et bien sûr, lorsque, en août, l'Allemagne a fait la déclaration qu'il allait y avoir 800 000 réfugiés ou plus à venir dans le pays (...) les réfugiés ont pensé en termes simples que l'Allemagne accepterait 800 000 personnes et cela a donc été un aimant qui a attiré tout le monde, et ces personnes prennent tous les risques pour aller en Grèce, puis plus loin.
Si les réfugiés continuent de quitter la Syrie pour venir en Turquie, la Turquie sera-t-elle toujours en mesure de faire face à cette crise ?
Comme je l'ai dit, nous avions une limite que l'on pensait être de 100 000 personnes et nous sommes allés beaucoup plus loin. Nous n'avons plus de ligne rouge. Notre plus grande inquiétude est Alep. Alep est la 2ème plus grande ville syrienne et elle risque d'être envahie. 3 millions de personnes y vivent ; donc, il peut y avoir d'autres vagues en Turquie et nous ne fermerons pas nos portes. Ce n'est pas dans nos habitudes. Ce n'est pas humanitaire si vous fermez vos portes à ces personnes qui fuient pour sauver leur vie.
Quand vous dites que ce n'est pas humanitaire de fermer les portes, parlez-vous aussi des États membres de l'UE ?
Absolument, c'est un message parce que nous avons ouvert nos portes ces quatre dernières années.
La semaine dernière, lors du sommet, des chefs d'État ou de gouvernement ont dit « nous devons aider davantage la Turquie à garder les réfugiés pour qu'ils ne tentent pas le dangereux voyage vers l'UE ». Qu'en pensez-vous ?
Vous ne pouvez pas simplement verser de l'argent. Ce n'est pas une question d'argent et l'UE devrait le voir de cette façon. Il s'agit de ce que ces gens veulent. Je pense que les représentants des Vingt-huit devraient venir en Turquie pour parler aux réfugiés, de ce qu'ils veulent et ont besoin (...) ou ils pourraient expliquer qu'ils ne sont pas les bienvenus.
Donc, que peut ou doit faire l'UE pour aider la Turquie ?
Ces mouvements de la Turquie vers d'autres endroits doivent être organisés sur une base juridique. Et nous pouvons aider l'UE à distinguer qui est un vrai réfugié syrien et ceux qui sont des migrants économiques. Nous avons besoin d'aide en ce qui concerne les services. Nous fournissons des services de santé et d'éducation ; dans ce sens, l'UE pourrait nous aider. Mais, pas verser de l'argent. La Commission a annoncé qu'elle est prête à nous donner un milliard d'euros, mais c'est une façon plutôt étrange de nous aider, car c'est déjà de l'argent de l'instrument de préadhésion (IPA), et c'est à des fins d'adhésion.
L'UE doit aussi aider en ce qui concerne la résolution de la crise elle-même. Maintenant, c'est de plus en plus compliqué, car il n'y a pas d'unité que ce soit dans l'UE ou dans la communauté internationale. Nous avons proposé une zone de sécurité dans le nord de la Syrie, mais, pour ce faire, nous avons besoin que les forces de la coalition nous soutiennent. Cela devrait être une zone protégée, du régime et de l'organisation État islamique, protégée par l'armée syrienne libre, et nous allons y construire des infrastructures. Pas juste des camps, mais des villes dans lesquelles les Syriens se sentent suffisamment en sécurité pour y revenir.
Vous parliez du milliard d'euros que la Commission européenne a proposé de réallouer à des projets concernant les réfugiés. Vous êtes contre ?
Nous acceptons 120 millions. Pourquoi ? Parce que cette somme va revenir au budget, elle n'était pas utilisée et nous comprenons que 120 millions pourraient être utilisés à cette fin. Mais le reste est supposé être pour notre propre processus d'adhésion. Jusqu'à présent, nous avons déjà dépensé plus de 6,5 milliards de dollars pour les réfugiés. Donc, l'aide de la Commission européenne ou des États membres doit être quelque chose d'autre, quelque chose de supplémentaire.
La crise a-t-elle un impact sur les relations UE-Turquie ?
S'il y a un bon côté à ce qui s'est passé ces derniers mois, c'est que cela nous a réunis, l'UE et la Turquie. Cela a rouvert le dialogue, parler les uns aux autres plus ouvertement. Il y a maintenant de plus en plus de contacts, du fait que M. Tusk et quelques autres soient venus en Turquie, de plus en plus de discussions sont en cours. Maintenant, nous sommes invités à un certain nombre de réunions, tout cela parce que l'UE a un intérêt à ce sujet. Jusqu'à maintenant, jusqu'à il y a quelques mois, malheureusement, ce n'était pas le cas.
Le président turc, Recep Tayyip Erdogan, vient le 5 octobre à Bruxelles. Quel sera son message ?
Plus de coopération, plus de dialogue, ne prenez pas de décisions sans nous consulter.
Vous avez dit que la Turquie pourrait aider l'UE à faire la distinction entre les réfugiés et les migrants économiques. Lors du Conseil informel Affaires étrangères début septembre, certains ministres ont proposé d'installer des hotspots dans les pays voisins de la Syrie pour enregistrer les réfugiés. La Commission européenne vous a-t-elle officiellement demandé de le faire et que pensez-vous de cette idée ?
Non, mais nous avons entendu parler de cette idée, elle a été dans l'air. Mais nous les refusons [les hotspots, Ndlr], nous n'en avons pas besoin. Ils ne sont pas fiables ni politiquement viables. Les Syriens en Turquie sont libres d'aller où ils veulent et vous ne pouvez pas les mettre dans certains camps pour être enregistrés. Comme ils sont enregistrés par nous-mêmes, ils peuvent demander l'asile depuis la Turquie, s'ils veulent, aussi longtemps que l'UE est prête à accepter ce genre de démarche pragmatique.
Certains États membres mettent en question la possibilité d'inscrire la Turquie sur la liste de l'UE des pays sûrs. Quel est votre sentiment à ce sujet ?
Tout d'abord, je ne sais pas pourquoi ils ont besoin d'une liste de pays sûrs. Tout pays candidat qui négocie doit être considéré comme un pays sûr par défaut. Et nous avons entendu qu'il y a une discussion en cours pour ne pas considérer la Turquie comme un pays sûr, ce qui est ironique et contradictoire, parce que la Turquie est supposée être un pays sûr pour les Syriens, mais pas pour les Turcs. C'est absurde.