De l'ennui à la consternation. On n'a jamais autant écrit sur l'Europe. Pour en dire parfois du bien, mais surtout pour en dire du mal. Dans sa sagesse d'observateur qui en a vu d'autres, Jean Daniel a constaté: « Auparavant, lorsqu'on parlait de l'Europe, on était presque certain d'ennuyer ; le nom seul était supposé détourner l'attention. Aujourd'hui, parler de l'Europe, c'est provoquer la consternation: c'est à qui fera le bilan le plus exhaustif des incompétences et des forfaitures de ceux qui nous représentent à Bruxelles. »
Évitons alors les déclarations de principe pour rester proche des faits. Pour commencer, voici la constatation de José Manuel Barroso accompagnant la décision de la Commission européenne et de la Banque centrale européenne (BCE) en faveur de l'entrée de l'Estonie dans la zone euro: « Dans tout ce débat, permettez-moi de rappeler que personne n'entend quitter l'euro, et que d'autres veulent le rejoindre ». Au-delà de cette réalité, on a pu lire tout et son contraire, y compris l'affirmation que la création de l'euro a été une erreur colossale et qu'il est urgent de le supprimer. Mais il est connu que certains économistes savent expliquer de manière claire et convaincante ce qui est arrivé, toujours a posteriori, après l'événement. Si l'une de leurs prévisions se réalise, c'est pour le calcul des probabilités. Les doctrines sont tellement divergentes que certains journaux ont surmonté le problème en posant la même question à deux experts de tendances opposées: « Faut-il brûler l'euro ? » Pour l'un, c'est oui, car de toute manière l'euro va exploser ; pour l'autre, c'est non car l'euro est « un miracle de la construction européenne qui ne se produira pas deux fois, l'abandonner serait un désastre ». Et chacun prouve son affirmation avec ce qu'il faut d'arguments savants.
Un mécanisme automatique ? Personnellement, j'avais d'abord été attiré par la prise de position de Paul Jorion, car il avait gagné il y a quelques années la considération générale en ayant anticipé en détail, dès 2004, la crise américaine et ses causes. À présent, sa recette, inspirée du grand Keynes, est « un système global qui corrigerait automatiquement les déséquilibres » entre importations et exportations. En voici le fonctionnement: « Au-delà d'un certain seuil, un pays qui exporterait ou importerait trop serait soumis à une réévaluation ou une dévaluation monétaire automatique. Dans un tel système, l'excédent commercial de la Chine ou de l'Allemagne, ou l'endettement des États-Unis ou de certains pays européens, n'aurait pas pu avoir lieu. » C'est simple, n'est-ce pas ? On se demande toutefois si l'auteur a été informé que la crise européenne s'est produite entre pays ayant la même monnaie, et que l'Europe avait connu avant l'euro une longue expérience de dévaluations prouvant que la révision du taux de change n'est pas tout: pour un pays qui ne dispose pas d'une quantité suffisante de produits exportables et qui importe presque tout, le résultat de la dévaluation est surtout d'augmenter à la fois le coût de la vie et la charge de sa dette.
La multiplication des recettes. On pourrait multiplier les exemples permettant de soupçonner que parfois les économistes et les experts sont plus attachés à leur doctrine qu'aux faits et aux conséquences de leurs recettes. Certains ont admis la possibilité de plusieurs scénarios, en invitant à choisir: soit rétablir ou sauvegarder la compétitivité en laissant glisser la valeur de l'euro jusqu'à la parité avec le dollar; soit faire sortir de la zone euro la Grèce et d'autres États membres méditerranéens ; soit laisser sortir l'Allemagne, suivie éventuellement par les Pays-Bas et l'Autriche. Cette troisième solution serait la « moins mauvaise », étant entendu que le mieux aurait été de ne pas créer l'euro, « erreur tragique pour l'Europe ».
L'euro a aussi ses défenseurs. Je ne me réfère pas pour le moment à qui l'appuie surtout en tant qu'instrument pour rendre inévitable l'Europe politique, mais à ceux qui soutiennent l'exigence économique de sauvegarder la zone euro dans son ensemble et rejettent l'hypothèse de la sortie de la Grèce ou de n'importe quel autre pays. Ils rappellent ce que l'euro a apporté: le marché unique est devenu gérable ; l'Europe a pu amortir la hausse du prix du pétrole et des matières premières (l'un et les autres libellés en dollars) ; tous les États membres correctement gérés ont pu profiter de taux d'intérêt du niveau allemand, ou de toute manière inférieurs à ceux qu'ils auraient dû accepter en gardant la monnaie nationale. Abandonner la monnaie commune serait, selon cette thèse, un désastre pour les pays les plus faibles de la zone euro et une source de complications sans fin pour les autres (dont les banques détiennent une large partie de la dette grecque).
Ce bref survol des aspects essentiellement monétaires de la situation ne doit pas faire oublier que l'aspect essentiel de la nouvelle phase de la zone euro est la gouvernance économique. Cette rubrique l'évoquera demain, mais en anticipant dans la page suivante les prises de position de Jacques Delors, c'est-à-dire celui qui avait réclamé depuis des années la nécessité des évolutions enfin admises.
(F.R.)