Accepter les différences. En regardant de près le document de Notre Europe pour une nouvelle approche du partenariat euro-américain (voir cette rubrique d'hier), on constate que l'élément essentiel, plus encore que le renforcement des relations, est la récupération de l'autonomie européenne. Certes, le renforcement est préconisé, mais l'accent est mis sur l'exigence que l'UE relance son unité politique et son indépendance. Dans le domaine économique et financier, elle est même invitée à agir de son initiative au niveau international, car pour cet aspect un partenariat euro-américain serait vraisemblablement inutile et inefficace. En matière de politique étrangère, l'appel à l'autonomie est exprimé en termes explicites. Je cite: la fidélité à l'Alliance Atlantique est compatible avec la recherche et la vitalité d'autres partenariats ; les différences de vues sont possibles, voire légitimes ; la dépendance stratégique (c'est-à-dire en pratique militaire) de l'Europe est pour le moment une réalité, mais elle n'implique pas la permanence d'une dépendance politique.
La liberté d'action est évidemment valable aussi pour les Américains (qui d'ailleurs ne s'en privent pas): « Pour les deux parties, la possibilité de nouer d'autres partenariats avec d'autres acteurs de la mondialisation reste une option ouverte ». Les remarques piquantes à l'égard de l'habitude européenne à s'appuyer sur la puissance militaire américaine ne manquent pas. Citations: l'allégeance est plus confortable que la prise de responsabilité ; l'Alliance atlantique sert encore d'alibi aux Européens pour éviter les responsabilités stratégiques. En résulte la double constatation: les États-Unis ne sont plus immédiatement identifiés comme l'unique partenaire nécessaire ; les différences de vues sont possibles, voire légitimes.
Les priorités de Washington évoluent-elles ? En regroupant les citations, l'aspect de l'autonomie prend un autre relief que dans le résumé global du document. Mais alors deux constatations s'imposent:
- aucun Britannique ne figure parmi les personnalités responsables du texte, qui vont des constructeurs de l'UE, à partir de Jacques Delors, aux nouveaux fidèles de la cause, comme Guy Verhofstadt ;
- on ne connaît pas encore de réactions de source américaine. Comment sera accueillie à Washington l'orientation du nouveau partenariat telle qu'elle se dégage de ce document ?
La question est de savoir jusqu'à quel point le partenariat avec l'UE représente toujours une priorité pour les États-Unis. Aucun responsable politique américain ne dira jamais qu'il devient secondaire, mais dans les faits, une évolution ne serait pas à exclure. Selon quelques observateurs, elle serait déjà en cours ; on passerait progressivement d'une relation spéciale à une relation normale, avec divergences et conflits.
Des facteurs objectifs joueraient en ce sens, aussi bien de nature économique que répondant à des évolutions de la société américaine. L'orientation des échanges commerciaux des États-Unis évolue elle aussi, avec un poids croissant des pays asiatiques. Ces pays détiennent d'ailleurs un volume de dollars incomparablement supérieur à celui de l'Europe. La définition de la nouvelle réglementation de l'UE régissant le monde de la finance a déjà donné lieu à des divergences au niveau politique, par la démarche officielle du secrétaire américain au Trésor, Tim Geithner, à l'égard du projet de réglementation sur les fonds d'investissement alternatifs (hedge funds et autres). La grande majorité des États membres soutient le projet proposé par la Commission européenne, et le Parlement européen s'exprimera sans doute dans le même sens ; mais le Royaume-Uni est aligné sur la position américaine, et le renvoi de la décision par la présidence du Conseil (voir notre bulletin N°10099) ne résout pas la question. De leurs côtés, plusieurs gouvernements européens ont vivement protesté contre l'attitude américaine dans l'affaire de l'appel d'offres pour les nouveaux avions ravitailleurs, un marché public de dimension colossale. Ce sont des symptômes.
Préparer les changements ? On s'interroge en outre sur les effets que l'évolution de la population américaine pourrait avoir sur les attitudes et les priorités extérieures des États-Unis. Les dernières études indiquent que les citoyens blancs seront prochainement minoritaires. Les Américains, on le sait, ne craignent pas ce type de statistiques ; celles-ci indiquent que d'ici une dizaine d'années la majorité des moins de 18 ans ne sera plus blanche. Selon certains observateurs, les priorités du président Obama sont déjà en partie influencées, de manière plus ou moins consciente, par cette évolution en cours. Inviter l'Europe à reconquérir sa pleine autonomie pourrait représenter une manière pour la préparer aux changements.
Il me reste à consacrer quelques remarques à deux aspects: la relation entre la fidélité aux principes et le pragmatisme ; les effets du Traité de Lisbonne. Ils feront l'objet d'un dernier commentaire. (F.R.)