Neuf think tanks installés à Bruxelles (Bertelsmann Stiftung, Bruegel, Centre for European Policy Studies, Egmont, European Policy Centre, Friends of Europe, Institut français des relations internationales, Madariaga, Stiftung Wissenschaft und Politik) ont organisé, mardi 12 janvier, en coopération avec l'Agence Europe un forum consacré à l'état de l'Union. Cet EUROPE Document rend compte des débats qui ont permis d'évoquer les principaux défis auxquels l'Union européenne est confrontée: les institutions et l'intégration politique après le Traité de Lisbonne, la crise économique et sociale, la démographie et les migrations, le changement climatique et la place de l'Europe dans le monde.
Dossier réalisé par Aminata Niang, Virginie Le Borgne, Benoît Cusin et Olivier Jehin
Du Traité de Lisbonne à la récession globale: de Charybde en Scylla ?
Sous ce titre évocateur, la première séance de la journée a donné la mesure des dangers qui guettent le navire européen et des difficultés que devront surmonter les pilotes pour le conduire à bon port. Pierre Defraigne (Madariaga) est ainsi revenu sur les insuffisances du Traité de Lisbonne et la représentation extérieure de l'UE, qu'il n'a pas hésité à qualifier d'usine à gaz. Il a déploré que l'unanimité reste la règle dans un grand nombre de domaines (fiscalité, politique sociale, défense, etc.), avec pour conséquence de rendre d'autant plus indispensables le leadership et la volonté politique. Pour lui, nous sommes clairement entrés dans une phase intergouvernementale.
Pour Daniel Gros (CEPS), ce traité correspond plus au siècle dernier qu'au siècle présent. Il n'apporte que de modestes innovations. Des améliorations sont possibles, mais elles demanderont de la volonté politique. La capacité de l'UE d'avoir un impact sur le dossier climatique appartient au passé, ne serait-ce que parce que les émissions se feront de plus en plus ailleurs qu'en Europe. Une police des frontières commune, une armée européenne feraient la différence. Il ne sert pas à grand-chose d'élire un nouveau président du Conseil européen, dans une Europe dominée par le refus de se remettre en question, où l'on ne reconnaît jamais ces erreurs, même lorsqu'il s'agit de la stratégie de Lisbonne.
Thomas Fischer (Bertelsmann Stiftung) a voulu insuffler « une vision plus confiante » dans ce débat, en affirmant notamment qu'il existe des marges de manœuvre dans le traité et qu'une coordination devrait voir le jour entre les différentes têtes: président du Conseil européen, président du Conseil, président de la Commission et Haut représentant.
Mais cette note d'optimisme a été aussitôt battue en brèche par Giles Merritt (Friends of Europe) qui a appuyé les propos de Pierre Defraigne et Daniel Gros. Il n'y aura pas de nouvelle réforme institutionnelle avant longtemps. « Le monde bouge très vite » mais « Bruxelles somnole », a-t-il dit en soulignant qu'au cours des dernières années, l'UE a perdu en crédibilité non seulement parmi ses citoyens mais aussi dans le monde. À Bruxelles, les fonctionnaires et les diplomates se passionnent pour les détails. Il faut « opérer un changement culturel pour passer des détails à la vision stratégique », a-t-il estimé en expliquant que seules les grandes orientations politiques permettent de communiquer, de gagner le soutien de l'opinion publique et d'avancer.
Revenant sur les leçons de la crise financière et économique, Jean Pisani-Ferry (Bruegel) et Daniela Schwarzer ont estimé que la crise bancaire a pu être réglée et que l'on a réussi à créer les conditions d'une certaine relance, ce qui n'est déjà pas si mal que ça. Si, comme l'a dit Daniela Schwarzer, « certains tabous ont été brisés », la régulation et la supervision financières demeurent inachevées et les récentes propositions espagnoles visant à avancer sur la voie de la coordination économique semblent avoir peu de chances d'aboutir.
Pour Antonio Missiroli (EPC), la conférence de Copenhague était le fruit d'un « multilatéralisme inefficace » dominé par une « trop grande gesticulation politique ». L'UE a eu besoin de trois sommets pour négocier au plan interne et n'a pas accordé suffisamment d'attention aux préoccupations des autres acteurs principaux. L'Europe est surreprésentée dans les principales instances internationales (G20, Conseil de sécurité, FMI, etc.) et dans le même temps l'UE n'arrive pas à se faire entendre. Les défis sont continentaux, transatlantiques, mondiaux, mais les politiques restent nationales. Il est urgent de résoudre ces contradictions.
Jo Coelmont (Egmont) considère qu'il faut accorder la priorité à l'élaboration d'une « grand strategy » européenne et s'appuyer sur la méthode Monnet des petits pas. En revanche, pour Susanne Nies (IFRI), il faut accepter que l'UE ne soit pas en mesure de devenir un acteur mondial majeur avant plusieurs années et se concentrer sur l'Europe et son voisinage immédiat. Le remplacement de la France et du Royaume-Uni par l'UE au Conseil de sécurité demande un véritable changement culturel, a-t-elle ajouté. Cette intervention a suscité une réaction de Daniel Gros qui a observé qu'on ne peut régler le problème du changement climatique en Europe et qu'il faut se donner les moyens de peser sur la réglementation financière internationale. « S'occuper du déficit grec, c'est de la tactique, les problèmes qui intéressent neuf milliards de gens, c'est de la stratégie ! », s'est exclamé Giles Merritt, en estimant que l'UE ne pouvait pas se limiter à la tactique.
Les défis économiques
Lors de l'atelier ayant pour thème « Les défis économiques européens dans un monde d'après crise», les intervenants étaient dans l'ensemble assez pessimistes. Certains ont néanmoins fait preuve d'humour et de provocation, ce qui a eu le mérite de rendre le débat vivant.
Fabian Zuleeg (EPC) s'interroge sur la possible nécessité de modifier le Traité de Lisbonne étant donné les lacunes du texte actuel. Selon lui, le problème économique de l'Union européenne ne relève pas des compétences de l'entité mais plutôt de la manière d'accéder à une vraie gouvernance. Comment peut-on réussir à donner une réelle assise à l'UE ? Il suggère la création de nouveaux mécanismes de mise en œuvre - un marché unique des contenus numériques, par exemple. Il souhaite aussi la mise en place de nouveaux indicateurs économiques. Réaliste face à la crise actuelle et à la faible autorité des États membres, il affirme qu'« il n'est pas encore trop tard ». En conclusion, il pose une question fondamentale à ses yeux: Comment l'UE peut-elle atteindre le niveau d'autorité souhaitée ?
Un intervenant venant de la Commission européenne commence par se demander si nous sommes déjà sortis de la crise. Certes, il y a un rétablissement de la situation mais le chômage est en constante augmentation et il y a une fragilité persistante du système financier. La crise a aggravé trois sortes de dichotomies: entre le social et le marché, entre la stabilisation et l'ajustement, enfin, entre les approches nationale et multinationale. Cet intervenant pense qu'il faut se pencher rigoureusement sur les défis actuels qui se sont transformés avec l'arrivée de la crise. Et de préciser que la stratégie « UE 2020 » facilite cette étude en fournissant un cadre pour y répondre. Pour lui, cette réponse doit s'appuyer sur une forte intégration européenne. L'intervenant fait de nombreuses références et comparaisons avec les autres crises de 1929 ou 1825 - où le cours des valeurs de la Bourse de Londres s'est effondré, ce qui a entrainé la faillite d'environ 3300 entreprises- ou encore avec les écrits d'Adam Smith. Pour lui, la différence entre la crise économique mondiale actuelle et celle de 1929 réside dans la réponse politique qu'on lui donne. Pour sortir de cette difficile situation, il est impératif de faire appel à la coordination et « UE 2020 » est une bonne initiative. Il ne faudrait pas tomber dans un activisme à l'échelle uniquement nationale. Il conclut en soulignant le fait que l'UE ne peut pas aller de l'avant sans la solidarité et la compétition.
Pour un troisième intervenant, de loin le plus cynique et provocateur, la question est de savoir si l'UE va se « japoniser » ou pas. Le Japon semble être un pays qui construit lui-même ses règles. Comparé à lui, l'Europe est en crise. L'intervenant parle de « Juggernaut » - force implacable détruisant tout sur son passage - dans la politique économique européenne pour décrire l'état de chaos de cette dernière. Il n'hésite pas à accuser la France d'être « l'homme malade de l'Europe en termes de finance ». Alors que ce pays devrait être en train de discuter de l'état de sa finance, il perd son temps à « parler de la burqa et de Domenech ». Il juge en outre le rapport de La Rosière bon mais insuffisant et met en avant les sujets qui devraient être sur l'agenda européen: la régulation bancaire - affirmant au passage qu'il faut oublier la taxe Tobin - et de nouveaux thèmes comme l'environnement ou l'université européenne. Lorsqu'on lui demande s'il ne faudrait pas évoquer une harmonisation de la taxe sur les transactions financières, celui-ci répond que c'est une pure « perte de temps ». Il pense que la Commission doit faire son travail, c'est-à-dire « le travail de la Commission ». « Le travail de la Commission est de parler de la régulation financière des banques et non de la redistribution ou des taxes », conclut-il.
Le « programme de Stockholm » manque d'ambition pour assurer le succès de la politique européenne en matière d'immigration et d'asile
Le « Programme de Stockholm », qui définit les priorités pour les cinq prochaines années dans le domaine de la Justice et des Affaires intérieure, n'aura en définitive qu'une influence très limitée sur l'évolution des politiques d'immigration et d'asile en Europe, ont relevé des experts, réunis au sein de l'atelier, intitulé « Stockholm Plus: Transforming political goals into coherent policies on migration, social cohesion and Human rights ». Cet atelier a notamment permis de souligner que malgré la quantité de points relatifs à l'immigration et à l'asile présents dans le programme, en réalité peu de propositions concrètes y figurent.
Selon Elizabeth Collett, de « European Policy Centre » (EPC), beaucoup d'engagements relatifs au programme de Stockholm font référence à des mesures déjà engagées au cours des années passées, notamment en matière d'approche globale sur les migrations, de migration légale et de développement, de droits des migrants et des demandeurs d'asile et d'intégration. « L'immigration illégale et la politique de retours restent la réponse politique centrale du programme », a-t-elle souligné. Pour Mme Collett, « l'éléphant dans la pièce » reste les migrants sans papiers résidents dans l'UE. « Alors que le Pacte sur l'immigration et l'asile interdit les régularisations massives, plusieurs pays ont amnistié en 2009 et il est de plus en plus difficile d'ignorer cette question », a-t-elle dit.
D'autres intervenants jugent le programme de Stockholm avec plus de sévérité. « Dans l'ensemble, le Programme de Stockholm est un échec. Le document, qui se limite à formuler une liste de souhaits, constitue typiquement le fruit d'un compromis entre les ministres de l'Intérieur », a déploré un spécialiste. Pour lui, ce programme, et en particulier sa partie « Immigration », « manque d'une vision stratégique globale », qui aurait normalement dû inclure les domaines connexes de la mobilité et du marché du travail, et à laquelle aurait été souhaitable d'associer le Parlement européen et la société civile. La logique institutionnelle et politique traditionnelle a cependant prévalu. « Dans un contexte de crise et de sécurité, les ministres de l'Intérieur sont payés pour dire « Non ». C'est quelque chose de normal », a souligné cet intervenant. Selon lui, les prochaines étapes décisives de la politique d'immigration dépendront de la révision à mi-parcours du Programme de Stockholm (2012) et des possibles avancées en matière d'approche globale sur les migrations, notamment au niveau de la coopération avec les pays tiers.
C'est justement à l'égard de cette coopération externe qu'un intervenant a dit ressentir un « sentiment mitigé ». « Je suis satisfait de l'approche globale sur les migrations d'autant que les pays tiers sont prêts à collaborer, mais davantage doit être fait sur le terrain », a indiqué cet intervenant. Si beaucoup a été fait entre l'Espagne et le Maroc en matière d'immigration illégale, l'UE doit, de l'autre côté, se montrer plus souple en matière d'octroi de visas de manière à faciliter la circulation des personnes.
Un autre participant a regretté un sérieux manque d'enthousiasme en matière d'immigration et d'asile comparé au Programme de Tampere, en 1999. « Malgré la nouvelle base légale du Traité de Lisbonne. Le langage du nouveau programme reste trop prudent », a-t-il dit, illustrant son propos par le fait que la plupart des obligations présentes dans le texte de départ (« Should ») ont au final été remplacées par des possibilités offertes aux États membres (« Could »). En outre, a ajouté cet intervenant, le Programme de Stockholm comporte une grande contradiction: il engage les États membres à plus d'harmonisation mais ne propose pas de nouvelles législations, à cause du blocage des États membres. Or, « nous avons besoin de législation européenne, sans quoi, nous n'aurons pas d'harmonisation, comme en matière de reconnaissance du statut des réfugiés », a-t-il remarqué. Et de poursuivre: « J'ai peur que le plan d'action fasse la part belle à la lutte contre l'immigration illégale. Beaucoup plus facile pour les États membres de s'accorder sur des mesures répressives ». Pour terminer son propos, cet intervenant a prévenu que l'arrêt de l'immigration illégale n'arrêtera pas les migrations. « Nous avons besoin de canaux d'immigration légale et offrir à ceux qui en ont le plus besoin une protection et un accès à l'UE », a-t-il insisté.
Et un autre participant de renchérir, « quand allons-nous arrêter de freiner pour laisser place à l'ouverture? ». Si nous ne prenons pas les devants, a-t-il dit, il y aura un « grand combat sur les talents » et « si nous ne les accueillons pas, le reste du monde, lui, ne nous attendra pas ». Alors que certains dans la salle se sont plaints du fait que les États membres ont transformé « la carte bleue » (directive destinée à attirer les salariés hautement qualifiés) en un instrument peu attractif, d'autres intervenants ont jugé que des pays comme l'Allemagne disposaient déjà de bonnes législations pour attirer les migrants hautement qualifiés. Présentant la vision de certains États membres, un intervenant a rappelé que si la Commission pouvait apporter quelque chose, c'est en matière d'attraction dans l'Union. « La Commission peut favoriser l'immigration légale, faut-il encore respecter les particularités nationales », a-t-il conclu, clôturant ainsi le débat.
À la croisée des chemins après l'échec de Copenhague, l'UE ne pourra rebondir que si elle en tire les leçons stratégiques
Copenhague a-t-il marqué la fin du leadership européen dans les négociations climatiques internationales ou bien cet échec servira-t-il d'élan à l'élaboration d'un nouveau modèle européen de politique climatique? Les participants au Forum annuel des Think tanks 2010, qui ont planché sur le sujet, font de la conférence de Copenhague (COP 15, 7-19 décembre) une analyse contrastée.
Les uns, comme la Commission européenne, sont convaincus qu'en donnant l'exemple, l'UE a fait son maximum, et qu'il convient de garder le cap pour convaincre les partenaires clés comme les États-Unis, la Chine, l'Inde, le Brésil et l'Afrique du Sud, de lui emboîter le pas pour parvenir à un accord global contraignant et ambitieux dans le cadre des Nations unies. Pour les autres, l'ambition de l'UE pour un sommet de 140 chefs d'État et de gouvernement était irréaliste, et l'échec couru d'avance avec la règle du consensus unanime qui prévaut à l'ONU. C'est donc la lourdeur du processus onusien qu'il faut absolument contourner si l'UE veut avoir une chance d'aller de l'avant avec tous les pays qui le souhaitent. Tous conviennent qu'au lendemain de cet échec et de l'entrée en vigueur du Traité de Lisbonne, l'UE est appelée à repenser en profondeur sa politique climatique, tant pour relever le défi de la révolution des technologies vertes, que pour faire face aux nouveaux équilibres de la géopolitique mondiale. Dans le premier cas, l'enjeu pour l'UE est de ne pas se laisser distancer, dans le second, de ne pas devenir une sorte de guide sans adeptes prêchant à plusieurs voix dans le désert.
L'UE est-elle en mesure de d'améliorer la performance dans le nouveau contexte institutionnel ? « Tout dépendra du poids du nouveau commissaire à l'Action pour le climat », répond Maïte Jauréguy-Naudin (IFRI). Les défis à relever sont nombreux: 1) la crise économique a un impact positif sur les réductions d'émissions, mais dans le même temps, elle a pour effet de retarder les investissements dans les technologies à faible teneur en carbone, ce qui rend d'autant plus grande la nécessité de modifier radicalement le système énergétique quand la reprise sera là ; 2) l'insuffisance des investissements dans les réseaux et dans la production d'électricité prive le secteur privé de « signaux clairs » . Or, « des marchés qui fonctionnent ne suffisent pas à générer des investissements suffisants ». L'ETS, par exemple, est un marché qui a beaucoup de liquidités et fonctionne bien, mais ce n'est pas une bourse comme une autre: sa vocation est d'obtenir une réduction des émissions de CO2. « Il faudrait plus de règles pour avoir une plus grande visibilité au cours des années. Je suggère un seuil minimum pour la mise aux enchères », a-t-elle dit. Ce problème relève à la fois des commissaires à l'Énergie et au Climat et exigera donc « une cohésion et une coordination fortes » entre eux ; 3) « décarboner le transport » est une nécessité, mais l'instauration d'une taxe carbone au niveau européen est un débat difficile ; 4) il conviendra de pousser à l'efficacité énergétique au niveau national et européen en introduisant des objectifs contraignants et en induisant le changement de comportement des consommateurs via la diffusion des meilleures pratiques ; 5) l'efficacité énergétique des bâtiments devra être une priorité car, dans ce secteur, « l'excuse de la barrière technologique ne peut être invoquée ».
Au niveau international, Mme Jauréguy-Naudin estime que l'UE a ouvert la voie, car sur les cinq plus grands émetteurs, elle est « la seule à se situer dans une trajectoire descendante » pour les émissions de CO2 et à avoir poussé d'autres émetteurs à la suivre. Mais sa proposition de réduire ses émissions de 30% à l'horizon 2020 par rapport à 1990 « n'était pas attrayante car pas réaliste sauf si l'UE envisage de recourir davantage aux mécanismes de compensation » comme le mécanisme de développement propre. Or, « c'est dans l'UE que doit s'effectuer l'essentiel des réductions ». Certes, « le manque de cohérence entre les États membres a aussi joué, mais aucun des pays tiers n'était demandeur de cet objectif». Selon elle, il y a deux leçons à tirer de Copenhague: 1) le multilatéralisme a ses limites ; 2) il faut trouver les moyens de parvenir à un accord global. L'annonce récente par le Brésil d'un objectif unilatéral de - 39% à l'horizon 2020 est une bonne chose. La loi américaine sur le climat attendue au printemps sera déterminante. Quant aux intentions de Pékin, elles sont « difficiles à évaluer car la Chine a refusé l'objectif de réduction à long terme (-80% à l'horizon 2050) que les États-Unis étaient prêts à accepter ». Le forum des économies majeures (MEF) pourrait jouer un rôle important, et il conviendra que le climat figure à l'ordre du jour des prochains G8 et G20.
Pour Susanne Dröge (Stiftung Wissenschaft und Politik- SWP), pour pouvoir avancer, la solution serait de scinder les négociations en «stratégies parallèles»: la question des compensations (comme celles réclamées par les pays producteurs de pétrole, par exemple) devrait continuer à être traitée dans le cadre de l'ONU, mais « les négociations sur les questions de substance », comme « celle du marché mondial du carbone qui n'émane pas de l'ONU et doit être mis en œuvre pays par pays », devraient se poursuivre dans d'autres fora, comme le G20 pour les grands émetteurs. La compensation aux pays de l'OPEP sera sans doute inévitable convient Mme Dröge, mais il faudrait qu'elle serve d'incitant à la coopération en matière d'énergie solaire, par exemple. À ceux qui ont parlé d'un « G2 » à Copenhague à propos des États-Unis et de la Chine, elle fait observer que « l'Inde en a bénéficié puisqu'elle n'est pas apparue comme faisant le sale boulot ». Le mécanisme de développement propre est ce qui intéresse beaucoup ce pays. Il ne faut pas, selon Mme Dröge, jeter la pierre à la Chine qui a eu le mérite de défendre ses positions et « même de présenter un objectif ». Quant au Brésil, il a beaucoup évolué: « Alors que ce pays refusait il y a quelques années encore, que l'on parle de l'Amazonie, maintenant il s'engage ». La question des obligations de mesure, de report et de vérification des objectifs est, selon elle, «une question clé », car « même si les pays en développement et les pays de l'annexe 1 se sont renvoyé la balle», aborder le sujet permet de jeter les bases d'une « confiance accrue dans l'avenir ». Si l'UE n'a pas réussi à faire pression sur les autres parties avec son offre de 30%, « il faut qu'elle vienne avec des idées neuves ».
Artur Runge-Metzger, négociateur en chef de la Commission pour les négociations climatiques internationales, a invité les participants à apprécier les acquis de Copenhague. Le fait que le processus de négociation se poursuivra selon les deux pistes de travail des Nations unies, en juin à Bonn, puis à la COP16, en novembre à Mexico n'est pas des moindres. Et « si l'Accord de Copenhague n'a pas été adopté sous la forme d'une décision des Nations unies, il a été avalisé en plénière par un nombre considérable de pays. Les 26-28 chefs d'État qui ont négocié représentaient tous les groupes régionaux et 80% de la population mondiale. Ils étaient confiants que cet accord pouvait être approuvé en plénière car ils avaient loupé le fait qu'en session plénière, Hugo Chavez avait annoncé qu'il n'accepterait pas cet accord ».
Il faut voir, maintenant, quels engagements chiffrés seront mis sur la table d'ici au 31 janvier, mais « pour la première fois depuis 1945, les dirigeants du monde ont négocié ligne par ligne. Ils voudront tenir parole, a-t-il estimé. L'enjeu désormais est double: il faudra, d'une part, promouvoir les négociations au sein des Nations unies avec un « esprit ouvert » et, d'autre part, pousser à la mise en œuvre de l'accord à Copenhague en identifiant qui est prêt à signer. D'après les contacts informels, il existe, selon lui, « un appui relativement large, sauf de la part des cinq pays qui ont annoncé renoncer à s'y rallier ».
Le processus des Nations unies est, certes, décevant car il n'a pas permis de consensus. « Le type de procédure est le plus difficile. Ce n'est pas seulement une question de mauvaise gestion, mais aussi de différence d'intérêts considérable. Même le G77 a eu du mal à dégager des lignes communes. Les négociateurs voulaient garder le processus entre leurs mains et non le déléguer à la Présidence », a expliqué M. Runge-Metzger. Si des voix se sont élevées pour réclamer la réforme du processus, le négociateur en chef européen estime que « ce sera très difficile ». Si l'on n'a pas réussi au cours des dernières années pour le Conseil de sécurité, alors comment réussir pour l'ensemble du processus ?
D'autres causes expliquent l'échec de Copenhague, notamment l'émergence d'une « bipolarisation » avec Cuba, Venezuela et le Nicaragua qui essaient de pousser leur vision du monde. « Leur rhétorique anti-marché a rendu difficile le débat sur comment réformer le marché du carbone ». Le fait que le Mexique sera l'hôte de la COP 16 pourrait peut-être permettre de réintégrer Cuba, « mais cela veut dire qu'il faudra être flexible », avertit M. Runge-Metzger.
Aux critiques adressées à l'UE, déclarée coupable d'avoir été « absente » à Copenhague, M. Runge-Metzger rétorque que « l'UE était présente dans la salle tout le temps » et que « l'empreinte de l'UE est là dans nombre d'éléments de l'accord ». L'UE est pionnière, loin devant de gros émetteurs, mais si les États-Unis et la Chine ne sont pas prêts à changer de position, rien ne changera, a-t-il en substance déclaré, comparant l'UE au « premier de la classe mal aimé ». Cela ne veut pas dire pour autant qu'elle doive réduire son niveau d'ambition. En interne, le processus de réflexion est en cours. Relayant les critiques des journalistes accrédités à Bruxelles, M. Runge-Metzger a également reconnu qu'il y avait « peut-être eu un problème de relations publiques », les Européens ayant rechigné à donner des interviews. Et d'ajouter: « Peut-être le Traité de Lisbonne pourra-t-il changer quelque chose ».
L'UE dans le nouvel ordre international
En introduction à l'atelier consacré à la place de l'Union dans le nouvel ordre international, Josef Janning (Bertelsmann Stiftung) a décrit les principales implications de la mondialisation sur l'économie, la société et le monde politique durant les prochaines décennies. Dans vingt à trente ans, il y aurait, selon lui, environ cinq milliards d'individus appartenant à la classe moyenne. Dans le même temps, l'innovation sera beaucoup plus partagée et la lutte (sous différentes formes) pour l'accès aux ressources entraînera un nouveau colonialisme. Sur le plan social, des liens vont continuer à se développer au niveau des élites, creusant un fossé entre ces élites transnationales et le reste de la population. Les sociétés seront de plus en plus fragmentées et cesseront d'être des communautés de destin. Des mouvements violents apparaîtront contre cette évolution. Les flux migratoires continueront de croître et de nouveaux conflits apparaîtront notamment en Asie de l'Est et du Sud. On connaîtra enfin un regain de nationalisme, de régionalisme, de tribalisme et un renforcement des identités religieuses. Quant au monde politique, il sera caractérisé par la multiplicité des acteurs, des couches, mais sans réels principes structurants. Outre l'augmentation du nombre de puissances nucléaires et l'émergence des pays du groupe BRIC, la prochaine décennie sera marquée par des conflits asymétriques, du terrorisme, des guerres civiles et des guerres de sécession. Ce sera un monde très conflictuel où la gestion des crises relèvera du travail quotidien.
Pour Thomas Renard (Egmont), le monde sera de plus en plus multipolaire, mais pas dans tous les domaines. Il a rappelé que, pour l'instant, la prédominance américaine n'était pas encore remise en cause sur le plan militaire ou sur le plan culturel. Il s'agit pour lui d'échapper à ce qu'il a appelé le syndrome de Copenhague: des solutions qui demeurent nationales face à un problème mondial. Pour se positionner sur la scène internationale, l'UE doit développer une pensée stratégique, définir ses intérêts et ses valeurs dans une « Grand Strategy » européenne. Il s'agit aussi d'identifier nos vrais partenaires stratégiques (aujourd'hui, on en dénombre pas moins de onze). « L'UE doit absolument réussir à parler d'une seule voix », a-t-il conclu.
En réalité, il est bien difficile d'imaginer les institutions et les instruments à mettre en place dans un monde dont on ne connaît pas encore la forme future. Les seules certitudes sont l'émergence de la Chine, la fin de l'hégémonie de l'ouest et le développement d'une multipolarité pour différents aspects du monde, a constaté Nicole Gnesotto qui enseigne au Conservatoire national des arts et métiers. Mme Gnesotto a évoqué trois scénarios. Le premier fondé sur un nouveau système d'équilibre des puissances conduirait à une alliance des démocraties se défendant face au reste du monde. Il viserait, par exemple, à conserver la mainmise sur le pétrole africain contre la Chine. « La tentation d'imposer un nouveau système bipolaire existe aux États-Unis mais aussi dans l'UE », a dit l'ancienne directrice de l'Institut d'Études de Sécurité de l'UE. Le deuxième scénario est celui d'un monde multipolaire plus sûr, avec des institutions multilatérales n'excluant personne et protégeant le bien public à l'échelle internationale. Le troisième est un mélange des deux, c'est-à-dire exactement ce qui a conduit à l'échec de Copenhague. Face à cesT multiples incertitudes, l'Union ne manque d'avantages, à commencer par sa propre conception du partage du pouvoir politique et de la solidarité entre ses régions riches et celles qui sont plus pauvres, qui peut servir de modèle pour le niveau international. Mais l'Union souffre de ses divisions internes qui l'empêchent de devenir un acteur mondial, comme le montre son incapacité chronique à s'accorder sur une position commune concernant la Russie, le Proche-Orient ou les armes nucléaires. Aujourd'hui, l'Union doit absolument « rouvrir le dossier de l'intégration politique » et identifier ce que Nicole Gnesotto appelle « un intérêt national européen » pour pouvoir discuter avec les autres.
José Manuel Barroso reconnaît l'échec de Copenhague mais affiche son optimisme quant aux bénéfices que l'UE peut tirer de la stratégie EU2020
La séance de clôture de cette journée a été marquée par une rapide présentation des discussions dans les quatre ateliers et la participation de José Manuel Barroso.
Le président de la Commission européenne a reconnu l'échec de la conférence de Copenhague sur le climat (il a expliqué que lors d'une réunion de coordination avec d'autres dirigeants européens, certains avaient voulu essayer de présenter une vision plus positive du résultat, mais qu'il avait dit tout de suite qu'il fallait constater l'échec). Pour autant, l'Union doit montrer l'exemple et mettre en œuvre ses engagements de réduction des émissions de gaz à effet de serre, a insisté José Manuel Barroso qui a essayé de justifier la mauvaise politique, pour ne pas dire l'absence de communication. Le rapporteur de l'atelier climat, Christian Egenhofer (CEPS), a sévèrement critiqué cette stratégie de communication incompréhensible. « Toute la presse était pleine d'Obama et il n'y avait rien sur l'UE », a-t-il remarqué en affirmant que c'est un problème auquel il faudra remédier à l'avenir. Selon le président de la Commission, cette absence de communication de la part de la délégation européenne était due au fait que les Européens sont restés dans la salle pour négocier jusqu'à la dernière minute de la conférence, alors que d'autres dirigeants (il a cité le président Obama et le Premier ministre Wen) étaient beaucoup moins présents en réunion.
Répondant à un certain scepticisme des participants concernant la capacité de l'Union européenne de relever les principaux défis actuels (Steward Fleming, rapporteur sur le volet économique, s'était notamment interrogé: « A-t-on jamais vu une réforme économique majeure entraînée par la Stratégie de Lisbonne ? »), José Manuel Barroso s'est voulu confiant dans la capacité de l'Union européenne de mettre en place les bonnes politiques. Tout en rappelant les critiques qu'il avait lui-même exprimées à l'encontre de la stratégie de Lisbonne, il veut croire que la stratégie UE 2020 permettra vraiment de remettre l'Europe sur les rails de l'innovation et de la transformation. « Je veux une Europe ambitieuse avec un programme de transformation », a-t-il dit avant de plaider pour une plus grande coordination économique.